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Les innovations des NTIC ne tirent pas la productivité vers le haut

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La machine à vapeur, l'électricité : les précédentes révolutions industrielles ont stimulé la productivité dans l'ensemble des secteurs de l'économie, entrainant dans les pays concernés une croissance forte. Pour Bernard Guilhon, professeur d’économie à Skema Business School, les Nouvelles Technologies de l'information et de la communication n'ont pas eu cet "effet miracle".

Les innovations des NTIC ne tirent pas la productivité vers le haut
Les innovations des NTIC ne tirent pas la productivité vers le haut © dr

Ralentissement de la productivité, emploi stagnant, coûts techniques et d'organisation qui ne baissent pas… Certains économistes pointent les retombées inattendues de la vague d'innovation qui s'est emparée des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC).

Outre-Atlantique, le paradoxe de Solow (qui pose que le progrès technique apporté par les NTIC n'a pas eu autant d'impact sur l'ensemble de l'économie que les précédentes révolutions industrielles, qui ont dégagé d'importants gisements de productivité, ndlr) est toujours d'actualité. Au moment où les gains de l’investissement informatique auraient dû se matérialiser, la production s'est contractée dans les secteurs utilisateurs des TIC par rapport au reste de l'industrie.

discontinuités technologiques

Le ralentissement  de la productivité du travail au début des années 2000 est associé à une production déclinante et à une contraction encore plus forte de l'emploi dans ces secteurs. La discontinuité technologique provoquée par les TIC ne semble pas avoir les effets attendus : accroître la production et, par là, l'emploi grâce aux améliorations qualité-coût.

Artefact statistique ? Pour vérifier cela, des études ont pris en compte des indicateurs sophistiqués, issus du Survey of Manufacturing Technologies, concernant dix-sept technologies numériques avancées. Le constat ne varie pas : par rapport aux mesures traditionnelles, on n'observe aucun gain différentiel de productivité dans ces secteurs au début des années 2000.

Pour les semi-conducteurs, on invoque de possibles baisses de performances ou des progrès en qualité mal pris en compte dans les prix. D'autres recherches tournées vers le futur indiquent que la technologie 3D favorisera la venue d'importants gains de productivité.

plus de dépenses en conseil qu'en hardware

Une technologie s'inscrit toujours dans une organisation. Les systèmes informatiques sont complexes et exigent pour fonctionner des dépenses de maintenance et de support technique. Un rapport de Gartner Group publié en 1999 indiquait déjà que pour chaque dollar dépensé en "hardware", les firmes américaines engageaient 2,3 dollars en conseil, mise au point,  entretien des serveurs et sécurité informatique. Ces dépenses ont augmenté avec la complexité technique des matériels : robots, lasers, systèmes de véhicule à guidage automatique.

A ces coûts techniques s'ajoutent des coûts d'organisation de productions fragmentées et dispersées géographiquement. Si les TIC ont abaissé les coûts de transfert des connaissances et des savoir-faire, le fonctionnement des processus productifs exige, selon l'économiqte Richard Baldwin, des dépenses accrues de travail technique et de gestion, pour permettre les interactions en face à face et coordonner les différents segments. Certes les TIC sont créateurs de gains de productivité, mais tout se passe comme si une partie desdits gains était captée à la source, confisqués au moment d'être obtenus.

tensions organisationelles

Les TIC sont aussi à l’origine de tensions organisationnelles qui peuvent être préjudiciables à la productivité. D'un côté, les technologies d'information (les progiciels de gestion intégrée par exemple) abaissent les coûts d'accès à l'information et son partage, favorisant de ce fait la décentralisation en faveur d'unités locales et l'enrichissement des taches. De l'autre, les technologies de communication, comme l'intranet, réduisent l'autonomie de décision des salariés et des managers en renforçant la centralisation. Les inégalités salariales dépendent ainsi de la vitesse avec laquelle les progrès affectent les deux types de technologies et influencent les capacités de résolution des problèmes et les processus d'apprentissage.

Thomas Piketty montre dans Le Capital au XXIe Siècle que l'accumulation de richesses a crû plus vite que le revenu et que les inégalités de revenu reposent en grande partie sur le capital foncier, immobilier et professionnel. Le prix de la terre et des logements augmente justement en raison des progrès des TIC, les biens physiques en quantité limitée prenant de la valeur par rapport aux "digital goods", produits en grande quantité à coûts décroissants : idées, connaissances, logiciels, images, jeux vidéo, musiques...

Plus la richesse se concentre sur le foncier et l'immobilier, plus le système financier alimente l'endettement spéculatif en canalisant les investisseurs vers cette classe d'actifs à haut rendement. Le développement des TIC a permis l'interconnexion des marchés et des places financières. Les investisseurs ont la possibilité de déplacer ou d'emprunter rapidement des fonds en réalisant des arbitrages d’un type de titre à un autre ou d’une monnaie à une autre.

économie "high-TIC"

Ainsi, l'introduction des TIC produit de l'accélération et des répercussions fonctionnelles sur  la division des taches et la répartition des revenus. Le blocage des gains de productivité exprime les limites et la fragilité des systèmes techniques complexes et interconnectés, même s'il est difficile de passer sous silence les problèmes de mesure des flux dans une économie digitale. L'économie "high-TIC" est d’une certaine façon paradoxale: elle est aussi une économie de la singularité orientant la demande émanant des hauts revenus vers des produits et services personnalisés (expression d’une économie de proximité ou "high-touch economy") et des actifs physiques à haut rendement.

Les externalités négatives de la vague d’innovation des TIC expriment, en partie, la désynchronisation entre les transformations économiques et sociales et leur lecture ex post par la politique qui ne peut plus dicter le rythme des changements sociaux et assurer la régulation juridique de la spéculation et de l’endettement. Etant dans l’incapacité de produire de la finalité, la parole politique se contente de présenter cette vague d’accélération comme une opportunité de modernisation que la société doit saisir pour être compétitive dans l’univers mondialisé.

Bernard Guilhon, professeur d’économie à Skema Business School, auteur des Paradoxes de l’économie du savoir (Lavoisier, 2012)

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