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Les NFT et le "play-to-earn" vont-ils transformer l'économie du jeu vidéo ?

Analyse Les grands éditeurs de jeux vidéo n'ont pas encore sauté dans le grand bain de la blockchain, bien que cela en démange certains. Le nouveau modèle des jeux dopés aux NFT, le play-to-earn, tente de donner naissance à une nouvelle économie. Mais il est encore loin d'être mainstream et peine à convaincre les joueurs.
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Les NFT et le play-to-earn vont-ils transformer l'économie du jeu vidéo ?
Les NFT et le "play-to-earn" vont-ils transformer l'économie du jeu vidéo ? © Axie Infinity

Nul besoin d'attendre l'avènement du métavers pour voir les secteurs du jeu vidéo, de la blockchain et des cryptomonnaies s'intriquer. Le rapprochement est déjà à l'œuvre, par le biais des NFT. Il a donné naissance à un nouveau modèle, le "play-to-earn", et à une industrie parfois très lucrative... pour certains joueurs, pour les nouveaux acteurs (places de marché, guildes, portefeuilles de crypto…), mais pas encore pour les grands noms de l'industrie qui attendent de voir, n'ont pas trouvé la bonne formule, ou restent dubitatifs. 

Sur les neuf premiers mois de l'année 2021, 20% des fonds levés par le secteur du jeu vidéo sont allés vers des projets liés à la blockchain et aux NFT selon Drake Star Partners
. Le jeu Axie Infinity a généré en seulement deux mois cet été 485 millions de dollars de revenus, d'après les informations de Bloomberg. Cela suffira-t-il à convaincre les éditeurs traditionnels d'entrer dans le game ?

Quels nouveaux usages la blockchain apporte-t-elle dans le jeu vidéo ?
Le cas d'usage le plus répandu est d'incorporer des NFT au gameplay. "C'est ce que l'on trouve dans 90% des cas. On parle alors de play-to-earn ou de blockchain gaming", explique à l'Usine Digitale Sébastien Borget, directeur opérationnel de The Sandbox et président de la Blockchain Game Alliance, qui regroupe plus de 250 membres (Ubisoft, Atari, Gameloft, fonds d'investissement…). Mais l'usage peut aussi se limiter à faire d'une cryptomonnaie la monnaie du jeu, ou au contraire aller jusqu'au bout du concept et de faire un jeu
décentralisé reposant de A à Z sur la blockchain.

Les NFT, en servant à authentifier l'unicité d'un actif numérique et en le rattachant à son créateur et à son propriétaire, donnent aux objets à collectionner une nouvelle dimension. On passe en quelque sorte de la location à la possession des actifs virtuels, ce qui permet de faire commerce de ce que les joueurs acquièrent dans un jeu. Les transactions sur actifs virtuels ne sont pas nées avec les NFT car il y a d'autres moyens de les gérer. Valve le permet sur Steam depuis des années.

Ce qui est nouveau, c'est de pouvoir le faire sur des places de marché tierces en toute transparence. Jusqu'à présent, soit elles étaient contrôlées par l'éditeur (comme les skins dans Counter Strike), soit elles relevaient d'un marché noir. En réalité, un éditeur – on l'a vu avec les NFT d'Ubisoft – peut très bien mettre en place des mécanismes de contrôle et des restrictions sur le commerce des NFT. Il y a d'ailleurs a priori intérêt, pour protéger sa marque. Difficile pour un grand éditeur de verser dans la décentralisation totale. Derrière le souhait affiché de "redonner du contrôle à nos joueurs", les explications de Nicolas Pouard, VP en charge du laboratoire d'innovation stratégique chez Ubisoft, résument bien la problématique des éditeurs vis-à-vis des NFT : "Nous voulons réserver l'expérience à nos joueurs et pas à des spéculateurs, et nous voulons récompenser les joueurs les plus loyaux".

En théorie, il serait également possible d'utiliser ses NFT dans d'autres environnements que le jeu original, mais en pratique cela paraît très compliqué à mettre en oeuvre car les directions artistiques, technologies et même la conception des éléments eux-mêmes diffèrent considérablement d'un jeu à l'autre. Enfin, il est possible d'associer des métadonnées dynamiques aux NFT, par exemple les statistiques des joueurs qui ont possédé cet objet au cours du temps.

Avouons-le, de nombreux joueurs préféreraient qu'on les autorise plutôt à revendre leurs jeux dématérialisés que d'avoir des NFT. Le passage au dématérialisé a en effet dépossédé les acheteurs par rapport aux biens physiques qu'ils pouvaient prêtés, échangés et revendre à loisir. "Il faut bien commencer quelque part, nous avons commencé par les assets", répond Nicolas Pouard.
 


Le gameplay du jeu Axie Infinity


Qu'est-ce que le play-to-earn ?
Les NFT ont propulsé un nouveau modèle, le play-to-earn, dont le jeu Axie Infinity, développé par le studio vietnamien Sky Mavis, a posé les bases. Le principe : au lieu d'inciter les joueurs à dépenser de l'argent pour progresser dans le jeu, le jeu les incite à progresser pour en tirer des bénéfices pécuniaires.

"La logique, c'est que les joueurs peuvent créer de la valeur en créant du contenu, en étant présent dans un jeu multijoueurs, en animant la communauté, etc. Et cela peut être récompensé en cryptomonnaie ou en NFT", explique Nicolas Pouard. Pour Sébastien Borget, c'est une nouvelle forme "d'économie ouverte soumise à l'offre et à la demande, qui transforme le temps passé en unité économique, et peut même créer de nouveaux jobs. Dans The Sandbox, il y a des gens qui gagnent 10 000 euros par mois en construisant des mondes virtuels."

C'est ainsi qu'aux Philippines, où résident 40% des joueurs d'Axie Infinity, le jeu est devenu un vrai travail pour une partie de la population. En moyenne, les joueurs gagneraient 400 dollars par mois, selon le responsable de l'une des principales "guildes" d'Axie Infinity, qui gère
5000 joueurs et prend une commission sur leurs revenus.

Là encore, ce genre de phénomène n'est pas nouveau. "Les MMORPG sont la base de la naissance de cette économie. Il y avait déjà des gens en Inde qui faisaient du farming sur World of Warcraft pour arrondir leurs fins de mois", rappelle Sébastien Borget. Avec les NFT, les créateurs espèrent simplement le faire changer d'échelle. "Les guildes maîtrisent cet aspect économique. Il existe désormais des fonds d'investissement qui achètent des NFT, puis les mutualisent et les mettent à profit en utilisant des joueurs pour en tirer des revenus prédictibles. Avant c'était impossible, car les éditeurs, centralisés, refusaient dans leurs conditions générales que les joueurs se revendent les assets."

Avec l'avènement des NFT, le temps de jeu, c'est de l'argent. Ces jetons non fongibles sont en revanche bien solubles dans le capitalisme. Et à la gamification de l'économie a succédé la financiarisation du jeu.

Les grands éditeurs ont-ils des projets ?
C'est Ubisoft qui a dégainé le premier, avec le lancement en décembre de sa plateforme Quartz. Un ballon d'essai vu comme "une première étape dans la compréhension de ce que la blockchain peut apporter à nos joueurs, avant l'ouverture des applis à un public plus mainstream", explique Baptiste Chardon, blockchain business and product director chez l'éditeur, qui dispose d'une équipe d'une quinzaine de personnes travaillant sur le sujet depuis trois ans. Ubisoft a également accompagné Dapperlabs, Axie Infinity et Sorare avec son programme Ubisoft Entrepreneurs Lab.


Chez les trois autres membres du "Big Four" du jeu consoles et PC, l'enthousiasme est relatif. Pour le patron de Take-Two, "ce n'est pas juste parce que quelque chose est un NFT que cette chose prend soudainement de la valeur, et que cette valeur augmentera avec le temps." Le CEO d'Electronic Arts estime que "les NFT constitueront une part importante de l'avenir du secteur", mais qu'il est "vraiment, vraiment trop tôt pour savoir quelle forme cela prendra". Et Activision Blizzard ne s'est pas encore exprimé sur le sujet.

Le président de Square Enix, dans ses voeux 2022, a en revanche exprimé son intérêt pour la blockchain et les "jeux décentralisés", qui devraient être un "axe stratégique majeur pour ce début d'année". En septembre, le patron d'Epic Games lançait au contraire sur Twitter qu'il ne toucherait pas aux NFT "vu que le secteur est un enchevêtrement inextricable d'arnaques, de fondations décentralisées intéressantes, et d'arnaques". Quant au dirigeant de Xbox Game Studios, il "pense qu'il y a beaucoup de spéculation et d'expérimentations en cours, et qu'une partie de la création [qu'il] observe aujourd'hui ressemble plus à de l'exploitation qu'à du divertissement". Enfin, chez Sega, le play-to-earn est à l'étude.

Mais la position qui a fait le plus de bruit est celle de Valve, qui a banni en octobre dernier de sa plateforme Steam toutes les "applications basées sur la blockchain qui autorisent ou organisent l'échange de cryptomonnaies ou de NFT". Ce qui ne va pas aider à démocratiser les NFT. Les jeux blockchain échappent aujourd'hui totalement aux circuits de distribution traditionnels. Les app stores Apple et Android sont aussi pour l'instant absents du circuit, même si selon Sébastien Borget "ils réfléchissent aux moyens d'intégrer, de manière encadrée, le play-to-earn".

Le jeu vidéo va-t-il démocratiser les NFT ?
Le jeu vidéo peut-il accélérer l'adoption des NFT ? La réponse se trouve dans les jeux eux-mêmes. On imagine mal une démocratisation sans que les NFT entrent dans un jeu blockbuster, et pour l'instant il n'y en a pas. En même temps, les jeux hypercasual montrent qu'il est possible de créer un succès sans investir des sommes énormes.

Mais dans quelle mesure le play-to-earn influence-t-il le game design ? "Dans le modèle free to play, les contraintes consistent à créer de nouveaux événements régulièrement pour relancer l'économie du jeu avec de nouveaux assets. Dans le play-to-earn, il faut faire peu d'assets et se concentrer sur leur utilité dans le jeu. Le gameplay doit favoriser les échanges entre les utilisateurs. Le développeur ne contrôle plus intégralement l'économie du jeu", résume Sébastien Borget.


Jeu vidéo... ou jeu d'argent déguisé ?
Une épée de Damoclès plane sur les NFT s'ils deviennent mainstream : la régulation. Pour Sébastien Borget, "la question n'est pas de savoir si ces jeux seront régulés, mais quand". En Asie, les choses se mettent déjà en place. Fin 2021, la Corée du Sud a interdit à Google et Apple de distribuer des jeux play-to-earn sur leurs app stores, car elle les considère comme des jeux d'argent. En août 2021, le fisc philippin a imposé aux joueurs de s'enregistrer pour payer des impôts sur leurs gains. C'était à prévoir.

En janvier 2019, EA avait déjà été poussé par le régulateur belge (équivalent de l'Autorité nationale des jeux) à stopper la vente de loot boxes dans Fifa Ultimate, car il les assimilait à des paris illicites alors qu'à l'époque, il n'était même pas question de cryptomonnaie. Ce mélange malsain entre jeu vidéo et jeu d'argent, déjà initié par l'inclusion de la mécanique "gacha" (achat d'objets virtuels par un système avec une composante aléatoire, dont le résultat est en partie lié au hasard) qui a donné les loot boxes, est encore exacerbé par le play-to-earn. Et provoque le courroux de nombreux joueurs console et PC qui y voient un dévoiement de leur hobby.

En fait, ce sont surtout les cryptomonnaies que les jeux vidéo ont démocratisées. 50% des joueurs d'Axie Infinity n'en avaient jamais utilisées avant de se mettre à y jouer, raconte à Venturebeat le cofondateur de Sky Mavis. "Les entreprises ont appris à embarquer les joueurs dans les jeux crypto même s'ils ne connaissent rien aux wallets et aux détails techniques. Aujourd'hui, les modèles économiques sont puissants et plus nécessairement dépendants de la volatilité du bitcoin. Ce grand découplage va continuer", prévoit le président d'Animoca Brands, qui s'exprimait dans la même conférence.

"Le jeu vidéo est un vecteur d'apprentissage intéressant pour la cryptomonnaie", assume Sébastien Borget. Sur The Sandbox, un million de comptes sont associés à un wallet.

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