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"Les plateformes sont de bons serviteurs mais de très mauvais maîtres", explique le chercheur David Menascé

Entretien Le Bon Coin, il y a des candidats à la présidentielle qui ignorent son existence et puis des chercheurs qui s'y intéressent, comme David Menascé. Après la remarquable étude "La France du bon coin", il publie "Travail à la demande : quel modèle social ?" où il s'interroge sur les moyens à mettre en œuvre pour concilier travail indépendant et régulation, pour créer un filet de protection, avec le même souci empirique qui faisait l'intérêt de son premier travail.  Alors que la loi Travail fait l'objet de tant de débats, oubliant qu'aujourd'hui 20 % de la population active est non salarié, David Menascé apporte des réponses subtiles pour que liberté ne rime pas forcément avec précarité. Et de pointer les responsabilités aussi bien des plateformes que des syndicats dans ce débat ignoré. 
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Les plateformes sont de bons serviteurs mais de très mauvais maîtres, explique le chercheur David Menascé
"Les plateformes sont de bons serviteurs mais de très mauvais maîtres", explique le chercheur David Menascé © D.R.

L'Usine Digitale : Après "La France du Bon Coin", vous publiez toujours à l'Institut de l'Entreprise, "Travail à la demande : quel modèle social ?". Quel est le lien entre ces deux études ?

David Menascé : Il y a une vraie continuité entre les deux études, celle-ci est vraiment la suite de la première. Pour les deux études, j'ai appliqué la même méthode, en écoutant d'abord et avant tout les prestataires qui utilisent les plateformes de travail à la demande.

 

En préparant puis en écrivant La France du Bon Coin, j'ai constaté qu'un certain nombre de personnes devenaient des travailleurs indépendants parce qu'il est plus simple de trouver des clients qu'un employeur, et ce d'autant que la technologie, le numérique pour faire simple, l'autorise désormais. Cela est dû certes par une difficulté d'accès à l'emploi pour certains mais aussi parce qu'il y a une vraie volonté d'autonomie des personnes, qui, pour nombre d'entre elles, ont choisi ce mode de travail là. Ce n'est pas une solution de dépit.

 

Pour cette seconde étude, j'ai cherché quelles modalités de régulation pourraient améliorer la situation des indépendants, ceux qui pratiquent le travail à la demande, un terme que je préfère à uberisation ou économie collaborative.

 

Pourquoi ?

L'économie collaborative est un phénomène beaucoup plus large. Je parle d'une situation plus spécifique, plus précise, où l'on voit émerger de nouvelles formes d'activité. Si le travail salarié reste la norme de notre société, la réalité est de plus en plus complexe. En utilisant des données officielles, on arrive à 20 % de la population active qui n'est pas salariée. On dénombre en effet 2,5 millions d'auto-entrepreneurs et 2 millions de personnes qui sont multi-employées.

 

Quant au terme d'uberisation, c'est devenu un chiffon rouge. Par ailleurs, il pointe une entreprise en particulier si bien qu'on réduit le débat à ses pratiques, à ses démêlés avec ses concurrents...

 

Je préfère parler de travail à la demande pour qualifier ce recours grandissant aux plateformes. Si cette étude évoque surtout les personnes les moins qualifiées, il ne faut pas oublier que cela concerne aussi des personnes très qualifiées.

 

Pourquoi voulez-vous réguler ce travail à la demande ?

Pour résumer, les plateformes sont un bon serviteur mais pourraient sans régulation devenir un très mauvais maître. Elles font travailler un réseau de micro entrepreneurs, comme les VTC ou les livreurs de repas à domicile. C'est donc un bon outil pour trouver de l'activité. Ce n'est pas l'avis de David Menascé que je vous livre, mais ce qui ressort des entretiens que j'ai conduits.

 

Elles deviennent de mauvais maîtres quand elles fixent le prix et décident de le baisser unilatéralement sans demander leur avis aux prestataires, c'est toujours ce que m'ont dit les prestataires. Pour nombre de chauffeurs de VTC, cette activité était synonyme de liberté, d'autonomie, jusqu'au jour où un acteur majeur du secteur que je ne citerai pas a décidé de baisser les prix. Pour les prestataires, c'était un signal fort. Autant voire plus que l'impact sur leur revenu, c'est surtout le sentiment de leur dépendance qui, d'un coup, les a frappés.

 

Un second élément est ressorti des entretiens : ils ont l'impression de vivre dans un monde qui n'est pas fait pour eux, quand il s'agit d'obtenir un crédit ou de louer un appartement. La norme du CDI reste très forte, ce qui les renvoie dans la précarité.

A cela il faut ajouter la question de l'assurance professionnelle ou de la mutuelle.

 

En outre, ils ont un sentiment très aigu de l'incertitude juridique de leur statut. De nombreux prestataires attendent de savoir comment le cadre va évoluer. Imaginez un chauffeur de VTC qui doit faire des démarches pour devenir auto-entrepreneur qui entend que son statut peut être requalifié en salarié.

 

Le constat est dressé. Quelles voies d'action préconisez-vous ? Faut-il décider une fois pour toutes que le travail à la demande est du salariat selon vous ?

Non. Il faudrait simplifier le statut d'auto-entrepreneur pour commencer. La loi Pinel l'a complexifié. Tout ce qui contribue à compliquer ce statut produit quasi mécaniquement du travail au noir, si j'en crois certains témoignages sur lesquels je m'appuie. Pour le dire autrement, je n'ai pas fait une étude statistique de grande ampleur.

 

Vous avez commencé par évoquer la baisse du prix par certaines plateformes. Faut-il leur ôter ce droit ? Est-ce seulement possible ?

Je propose surtout qu'on laisse aux prestataires la possibilité de fixer leur prix. Au fond, travailler avec une plateforme ressemble beaucoup à une forme de micro-franchise. Certains franchisés ont la possibilité de fixer leurs prix, le franchiseur veille à faire respecter un prix minimum, un prix plancher conseillé. Les plateformes de VTC pourraient très bien faire la même chose et y trouver un intérêt. A minima, ces plateformes devraient avoir une concertation avec leurs prestataires sur le niveau de prix pratiqués.

 

Comment faire pour le crédit bancaire ou le logement, dont l'accès ne dépend pas des plateformes mais des banques et des propriétaires ?

Elles devraient regarder de près ce qu'ont fait les entreprises d'intérim, car les plateformes sont aussi des sortes d'agence de micro-intérim. Ce secteur a bâti un modèle social très intéressant, avec mutuelle, garantie logement... Les entreprises d'intérim ont mutualisé cette offre de prestations sociales. Les plateformes pourraient faire de même.

 

Cela serait suffisant pour réguler le travail à la demande ?

Je propose de pousser la réflexion un peu plus loin, en nous demandant si nous n'aurions pas intérêt à échanger le principe de sécurité juridique des plateformes contre leur engagement en faveur d’une certaine forme de responsabilité sociale.

Ce que je propose, c'est que les plateformes s'engageant à fournir les éléments dont je viens de faire la liste, obtiennent en échange un label, qui leur garantirait une présomption irréfragable d'indépendance. L'intérêt est que les prestataires seraient ainsi rassurés sur leur situation juridique. Aucune plateforme ne serait obligée d'adhérer mais on créerait de cette façon une forte incitation : en choisissant cette démarche, la plateforme réduirait grandement le risque de requalification de sa relation avec les prestataires.

 

Il faut avoir conscience d'une chose paradoxale. Aujourd'hui, une plateforme qui décide de bien traiter ses prestataires en leur offrant une mutuelle ou en proposant des formations renforce la présomption de relation salariale déguisée. C'est un comble !

La logique de labellisation me semble enclencher à l'inverse une dynamique vertueuse. Les plateformes y gagneraient car elles pourraient de cette façon fidéliser les meilleurs indépendants. Et ces derniers pourraient toujours travailler pour plusieurs plateformes si tel est leur choix.

 

Vos propositions s'adressent plutôt aux prestataires les moins qualifiés. Vous avez évoqué des plateformes de travail plus qualifié. Les mêmes solutions sont-elles envisageables ?

La plateforme allemande d'open innovation, Jovoto, s'est associée à un syndicat pour répondre aux besoins des prestataires et créer un modèle social, qui me semble intéressant. Ils ont aussi financé une plateforme sur laquelle les prestataires évaluent les pratiques des différentes plateformes. Cela me semble très intéressant.

Sans vouloir donner de leçons, je trouve que les syndicats français, à l'exception peut-être de la CFDT, ne s'intéressent pas assez aux indépendants.

 

Quand Youpijob annonce un partenariat avec Axa pour fournir une mutuelle à ses indépendants, cela va-t-il dans le bon sens ?

Oui pour moi. On crée une dynamique favorable aux prestataires, donc aux clients et finalement à la plateforme, qui peut espérer fidéliser ses prestataires et ses clients de cette façon. Tout le monde a intérêt à faire monter le niveau des prestations.

 

Que pensez-vous de la volonté de l'Urssaf de requalifier en contrat de travail la situation des indépendants ?

C'est un dossier bien plus technique, avec un argumentaire juridique de plusieurs dizaines de pages et je ne vais pas régler la situation en deux minutes dans une interview. En outre, je ne suis pas défenseur d'Uber ou d'une autre plateforme. Ceci dit, je ne crois pas que la charge de l'Urssaf aide grand monde in fine. Si on requalifie, on tue le modèle. Que vont devenir ceux qui ont trouvé des clients plutôt qu'un employeur ? Et je crois que si on ne tient pas compte de la volonté de ces personnes de travailler en tant qu’indépendant, on passe à côté d'une dimension essentielle du phénomène.

 

Derrière ces questions juridiques, les normes sur le travail de nos sociétés sont en train de changer profondément. Je ne crois pas que nous allons vers une société totalement post-salariale, mais nous allons devoir cohabiter durablement avec plusieurs normes, plusieurs formes de travail.

 

Pour lire La France du bon coin c'est ici

Pour lire Travail à la demande : quel modèle social, c'est là 

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