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Néo-objets : divagation géométrique (2/3)

Dans le deuxième épisode de sa série sur les objets connectés, Alain Cadix passe par de vivifiants rappels de nos cours de physiques, newtonienne et quantique, pour nous montrer que ces néo-objets vont au-delà des trois dimensions et englobent les objets dits "classiques". Chargé de la Mission Design par les ministres du Redressement productif et de la Culture, l’ancien directeur de l'École nationale supérieure de création industrielle expose chaque semaine pour L'Usine Nouvelle sa vision des mutations de l'industrie par le prisme du design et de l'innovation.
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Néo-objets : divagation géométrique (2/3)
Néo-objets : divagation géométrique (2/3) © DR

Le design, comme nous l’avons déjà écrit, est l’art de donner forme aux objets à dessein. Les formes de ceux que nous avons nommés "objets classiques", et qui façonnent depuis toujours le quotidien des hommes, se situent dans un espace qui est à la fois à 3 dimensions et euclidien. Or sommes-nous dans un espace géométrique à 3 dimensions dans le cas des néo-objets ? Et sommes-nous dans un espace euclidien ? Deux questions théoriques qui nous poussent à une courte errance dans l’univers de la géométrie.

Pour nous aider à répondre à la première question, prenons l’exemple donné par René Thom dans Prédire n’est pas expliquer : "J’ai ici un carnet et là une boîte. Si je prends un point sur la face de mon carnet et un autre situé sur l’une des surfaces de cette boîte, je peux considérer ce couple de points comme un seul point qui est le produit de deux espaces. Ce point appartiendra à un espace à 4 dimensions. (…) Un couple de points pris dans les deux plans devient un point dans un espace à 4 dimensions".

Par analogie et par approximation – pour laquelle je demande aux puristes un peu de leur indulgence –, cette citation peut devenir : "J’ai ici un smartphone et là un ordinateur. Si je prends un pixel sur la face de mon smartphone et un autre situé sur l’écran de cet ordinateur, je peux considérer ce couple de pixels comme un seul pixel qui est le produit de deux espaces. Ce pixel appartiendra à un espace à 4 dimensions. Un couple de pixels pris dans les deux plans devient un pixel dans un espace à 4 dimensions".

Au-delà des 3 dimensions

Cette assertion prend toute sa portée quand c’est le même pixel sur les deux plans (c’est-à-dire identique du point de vue informationnel, le même constituant d’une même figure ou d’une même graphie tracée sur les deux écrans), même si le smartphone est à Paris et l’ordinateur à Shanghai. Les néo-objets nous placent donc dans un espace au nombre de dimensions supérieur aux 3 de notre champ intuitif de perception.

Deuxième question : est-ce que les néo-objets se situent dans un espace euclidien ? La question est délicate. Il y a sûrement une différence de nature entre l’espace des coques, des enveloppes des néo-objets (espace classique) et celui des informations qu’ils stockent, émettent, reçoivent, traitent, pour reprendre des mots de Michel Serres. Ici les notions d’angles, de distance, de vecteur, de produit scalaire, toutes caractérisant l’espace euclidien, sont à reconsidérer ; les voisinages aussi. Les cinq axiomes d’Euclide ne conservent pas la même évidence fondatrice. Comme c’est leur part active et substantielle, part numérique, ouverte, distribuée qui en fait distinctivement des néo-objets, nous poserons que leur espace n’est pas euclidien.

Conclusion au terme de cette brève divagation géométrique : les objets classiques s’inscrivent dans un espace euclidien à 3 dimensions ; les néo-objets se situent dans une espace non-euclidien à N dimensions. Or le traitement de l’objet n’est pas indépendant de celui de l’espace où il se situe. "La perception de l’espace et la perception de la chose ne font pas deux problèmes distincts", écrivait Maurice Merleau-Ponty.

Dans la physique d’Einstein

Dans cet espace se posent aussi des questions de relation au temps et de déplacement. Nous épargnerons au lecteur une seconde divagation, en physique cette fois-ci – mais les deux seraient liées –. En faisant bref, nous constatons que les informations produites et traitées par les néo-objets sont ubiquitaires et se déplacent à des vitesses proches de celle de la lumière, aussi nos notions intuitives d’espace et de temps, de référentiel, sont remises en cause. Nous en concluons que nous nous situons ici plus près de la physique d’Einstein que de celle de Newton.

Nous voici donc transportés, avec les néo-objets, dans des géométries non euclidiennes à plus de 3 dimensions et aux confins de la physique d’Einstein. Rien que ça... Et demain, quand la convergence NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives, ndlr) aura progressé au cœur des objets du quotidien, la physique quantique viendra supplanter la physique classique dans la conception, donc le design des objets qui nous entoureront.

Or la géométrie euclidienne est un cas limite, donc particulier, des géométries non euclidiennes, hyperboliques, elliptiques, etc. ; la physique de Newton est un cas particulier de la physique d’Einstein, où l’on réduit les vitesses de déplacement ou de transformation. Nous savons aussi que les lois de la physique classique peuvent être déduites avec une bonne approximation des lois de la physique quantique et que, de ce fait, la plus ancienne peut être considérée comme un cas particulier de la plus récente.

Tout cela nous invite à reconsidérer notre vision de l'univers des objets et nous conduit à penser désormais les objets classiques comme des cas particuliers des néo-objets. Cela modifie complètement la vision de la nouvelle industrie : les néo-objets ne seront pas appréhendés comme des objets classiques augmentés ; les objets classiques seront vus comme des néo-objets restreints.

On peut en tirer diverses implications pour la conception des objets, donc leur design. A suivre...

Alain Cadix, chargé de la Mission Design auprès des ministères du Redressement productif et de la Culture.
@AlainCadix

 
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