Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

Pour Axelle Lemaire, "la France a besoin d'un déclic culturel"

Pour Axelle Lemaire, la secrétaire d’État chargée du Numérique, la France est prête à accueillir la transformation digitale. Reste à la déclencher.
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Pour Axelle Lemaire, la France a besoin d'un déclic culturel
Pour Axelle Lemaire, "la France a besoin d'un déclic culturel"

L'Usine Digitale - La France a-t-elle enfin acquis une culture numérique ?

Axelle Lemaire - La culture numérique, c’est une appétence pour la technologie mais aussi un état d’esprit qui consiste à savoir prendre des risques, à savoir changer d’avis et à être plus souple dans la gestion des ressources humaines. Au sein de l’appareil de l’État, nos dirigeants n’ont pas encore cette claire conscience des enjeux numériques. Depuis ma nomination, il y a neuf mois, j’ai beaucoup observé, beaucoup écouté. Quand je compare notre niveau d’éveil avec celui d’autres pays, je me rends compte que la France n’est pas mal positionnée. Nos infrastructures solides et à la pointe sont un atout. Notre pays est prêt à accueillir la transformation numérique. Simplement, il nous faut un déclic culturel.

Ce déclic a-t-il eu lieu dans le secteur privé ?

Il y a une prise de conscience. Je rencontre actuellement les patrons du CAC 40 pour aborder ces sujets. Pour eux, les enjeux de la transformation numérique et les questionnements sont les mêmes. Notamment le risque de rupture des modèles économiques. Nous devons répondre ensemble à ces enjeux. Les hauts dirigeants en sont conscients. Ils sont dans une phase où ils s’interrogent sur les stratégies, les moyens. Il leur manque la culture. Mais la culture, cela s’apprend. L’enjeu, pour l’entreprise, c’est le management intermédiaire, le "middle management" des Anglo-Saxons.

En quoi le "middle management" est-il un enjeu numérique ?

Les nouvelles générations de salariés sont nées dans le numérique. Il ne faudrait pas que, en interne, il y ait des conflits générationnels ou culturels autour de ces questions. La transformation numérique doit donc se faire également en interne. Elle peut être l’occasion de repenser les modes de fonctionnement au sein des entreprises. C’est aussi une question forte de dialogue social. Je voudrais que les partenaires sociaux se saisissent de ces enjeux.

N’y a-t-il pas un risque "d’uberisation" du marché du travail, avec plus de travail à la tâche ?

Non. Au contraire, les start-up embauchent plus en CDI qu’en CDD. Pour attirer et garder les talents, elles revendiquent un modèle social qui assure plus de stabilité. Quant au risque d’uberisation avec le recrutement de travailleurs indépendants, l’État doit pouvoir répondre à chaque secteur concerné par Uber, Booking ou Airbnb. La rupture, qui bouleverse les modèles économiques, ne doit pas être un prétexte pour remettre en cause les règles protectrices du marché du travail. Start-up et numérique ne sont pas synonymes de Far west !

Mais la transformation numérique ne se limite pas aux start-up...

Si j’insiste autant sur les start-up, c’est parce qu’aujourd’hui ce sont les acteurs économiques les plus à même d’enclencher la transformation numérique, qui doit toucher l’ensemble du tissu économique. D’où l’importance que j’accorde à l’innovation ouverte et à l’idée que la France doit être un écosystème, avec nos grands groupes travaillant au plus près avec les start-up. Et pas uniquement avec une vision d’intégration. Je voudrais élaborer un cadre référentiel, ni normatif ni contraignant, qui mette en commun les bonnes pratiques. Je ne veux plus que, dans notre pays, une start-up puisse dire qu’elle a mis trois? ans à obtenir un rendez-vous avec un responsable des achats d’une entreprise française, alors qu’aux États-Unis cela lui a pris trois jours !

Qu’attendez-vous de la stratégie numérique de l’Europe qui doit être présentée en mai ?

La neutralité d’internet est un sujet important. Vu le débat très politique aux États-Unis sur les orientations technologiques et les tendances du marché sur les services audiovisuels et les objets connectés, il est très important d’affirmer le plus rapidement possible que l’ensemble des pays de l’Union européenne est en faveur de la neutralité de l’internet. Nous travaillons à un compromis. Mais il faut rester pragmatique. Devant l’impossibilité de définir techniquement ce que sont les services spécialisés [qui pourraient obtenir un traitement différencié sur le web, ndlr], j’estime qu’il est plus raisonnable de laisser cette définition aux États membres s’ils le souhaitent.

Il faut néanmoins trouver un accord rapidement pour que ce ne soit pas un sujet qui empêche l’Europe de définir une ambition industrielle, comme la création d’un?marché unique du numérique ne se limitant pas aux télécoms. Pour que nos start-up puissent devenir des géants industriels, il faut qu’elles puissent aborder le marché européen dans son ensemble avec des règles harmonisées. Selon moi, la priorité est là. Il y a également la question de la régulation des plates-formes et celle de l’optimisation fiscale. J’essaie aussi d’y intégrer un volet sur l’inclusion numérique. C’est-à-dire sur la dimension sociale, culturelle et éducative du numérique.

La protection des données privées est également un grand enjeu politique...

La question des données personnelles est un enjeu de libertés publiques, de protection de la vie privée. C’est aussi un enjeu économique, car je suis persuadée que l’Europe est attractive quand elle est protectrice. Il est urgent que soit adopté le projet de règlement communautaire sur les données personnelles. C’est un projet qui va assez loin, avec notamment l’idée de portabilité des données, de droit au déréférencement. Il est assez conforme à l’esprit de la législation française actuelle, elle-même très protectrice en matière de données personnelles.

Travaillez-vous à l’encadrement de l’utilisation des données personnelles par le big data ?

La Cnil est de plus en plus dans une démarche de certification et d’accompagnement des entreprises, mais avec des sanctions plus fortes en cas de non-respect des règles. Le monde des mégadonnées est complexe, il est important pour les entreprises de comprendre le droit applicable. Une charte a déjà été définie, sous la houlette de la Cnil, entre l’ensemble des grands assureurs, sur cette question des données des clients, collectées notamment à partir des objets connectés. Elle indique un cadre référentiel.

Vous avez dit qu’il n’y aurait pas de "Patriot act" à la française. Comment concilier liberté des internautes et surveillance ?

Les grands principes du cadre législatif actuel en France garantissent tout à fait cette conciliation. Néanmoins, il faut sans doute rénover ce cadre, car il a été conçu en 1991, à une époque où l’internet n’existait pas encore. Ce travail a été lancé en 2013, et le Premier ministre, qui s’est exprimé le 8 décembre 2014 devant les Cnil européennes, a indiqué que la loi sur le renseignement garantirait le contrôle préalable et indépendant de toutes les opérations de surveillance. Se pose également la question des moyens humains, d’où la réponse apportée par le gouvernement. Si l’on ne souhaite pas qu’il y ait une privatisation de la protection et de la sécurité sur internet, il faut effectivement que l’État fasse de?cette question une priorité de son action. Et c’est le cas.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux, Emmanuelle Delsol et Charles Foucault

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.