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Pourquoi Google abandonne son projet de smart city à Toronto

Reportage Le projet controversé de quartier technologique porté par Sidewalk Labs, société soeur de Google, dans la capitale économique canadienne ne se fera finalement pas, à cause des incertitudes liées au covid-19. Même si, sur place, la contestation était déjà vive. Reportage.
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Pourquoi Google abandonne son projet de smart city à Toronto
Les bureaux de Sidewalk Labs à Toronto. © Kévin Déniau

La décision est tombée comme un coup de tonnerre dans le ciel torontois : Sidewalk Labs, société new-yorkaise filiale d’Alphabet, la maison mère de Google, abandonne son projet de ville intelligente sur lequel elle travaillait depuis deux ans et demi dans la mégapole canadienne. "Alors que le monde et le marché immobilier torontois sont confrontés à des incertitudes économiques inédites, il est devenu trop difficile de rentabiliser ce projet de 5 hectares sans en sacrifier des parties essentielles," s’est expliqué son président, Daniel Doctoroff, dans une lettre publiée en ligne.

Difficile, malgré tout, de ne pas faire le rapprochement entre cette annonce et la récente cure d’austérité de Google (réduction des dépenses marketing de moitié, gel des embauches, recalibrage de certains investissements, notamment dans ses projets immobiliers), alors que la firme de Mountain View anticipe une baisse de ses revenus publicitaires, du fait de la pandémie du Covid-19.

D’autant que ce projet de quartier futuriste, qui devait, selon son promoteur, générer 44 000 emplois permanents et 4,3 milliards de dollars canadiens (2,84 milliards d'euros) de recettes fiscales d’ici 2040, faisait face à une opposition locale de plus en plus forte. Si le maire de la ville a regretté cette décision, le mouvement citoyen #BlockSidewalk s’est, lui, tout de suite réjoui : "Nous venons d’envoyer un message à la Silicon Valley au nom de tous ceux dans le monde qui se battent contre la Big Tech dans leurs villes," a ainsi déclaré Julie Beddoes, l’une de ses porte-parole.

 

 

Des craintes dès l’origine

Cet ultime rebondissement marque donc la fin du long feuilleton de ce projet controversé. Tout avait pourtant bien commencé pour Sidewalk Labs. Le 17 octobre 2017, l’entreprise, créée deux ans plus tôt, remporte l’appel d’offres portant sur l’aménagement d’une zone portuaire abandonnée de 5 ha, à 2 km au sud-est du centre-ville de Toronto, appelée Quayside. Une désignation actée par Waterfront Toronto, une entité publique qui réunit la ville, la province de l’Ontario et l’État Fédéral, créée en 2001 pour revitaliser 800 ha de friches industrielles sur les bords du lac Ontario. Cette dernière cherchait un partenaire innovant… mais aussi financeur de l’opération.

Dans une tribune, Daniel Doctoroff, ancien bras droit à l’urbanisme de Michael Bloomberg lorsque ce dernier était maire de New-York dans les années 2000, jubile : "Nous avons cherché dans le monde entier l’endroit idéal pour donner vie à notre vision du quartier du futur. Nous l’avons trouvé ici à Toronto."

 

 

Cet enthousiasme va toutefois vite se heurter à la méfiance et à l’inquiétude des experts et des citoyens, consultés tout au long de 2018. En octobre de cette même année, Ann Cavoukian, ancienne commissaire à la protection de la vie privée de l’Ontario et consultante du projet décide de claquer la porte afin d’envoyer un “signal fort” sur le sujet de l’exploitation des données. "J’avais imaginé que nous allions créer une smart city respectueuse de la vie privée, pas une smart city de la surveillance," indique-t-elle, après avoir appris que des tierces parties pourraient avoir accès à des informations non anonymisées des habitants de Quayside.

Rappelons qu’entre temps, le scandale Facebook - Cambridge Analytica est passé par là, jetant une lumière crue et nouvelle sur l’enjeu des données personnelles en ligne. "Je ne dirais pas que nous avons sous-estimé les choses mais il est évident que le paysage a changé au cours du processus," confirme Andrew Tumilty, porte-parole de Waterfront Toronto, interrogé par L’Usine Digitale.

La reprise en main d’un projet qui avait échappé à Waterfront Toronto

En juin 2019, le dévoilement du très attendu plan d’aménagement de Sidewalk Labs, un pavé de plus de 15 000 pages, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. Non seulement il reste évasif sur la question de la collecte et de la gouvernance des données. Mais en plus, il propose une vision pour le développement d’une zone de 77 ha, dénommée IDEA (pour Innovative Design and Economic Acceleration) District… au lieu des 5 ha initialement convenus.

"Notre participation au-delà de Quayside n’est pas garantie. Il faut la mériter," cherche à rassurer Daniel Doctoroff lors de la conférence de presse. Dans la balance, la firme promet un investissement de 900 millions de dollars américains avec des partenaires locaux (sur un budget total de 3,9 milliards de dollars) ainsi que l’installation du futur siège canadien de Google.

 

 

"L’idée du IDEA District est prématurée. Il faut voir d’abord comment fonctionne le quartier Quayside avant de décider de travailler ensemble ailleurs," répond alors le président de Waterfront Toronto, Stephen Diamond, devant cet appétit grandissant affiché. Alors que le torchon brûle entre les deux partenaires, Sidewalk Labs est sommé de revoir sa copie, au risque de l’abandon pur et simple du projet. Le 31 octobre 2019, le conseil d’administration de Waterfront Toronto vote finalement à l’unanimité sa poursuite.

Il faut dire que la filiale d’Alphabet a donné des garanties comme le retour aux 5 ha initiaux, le recul sur son rôle de promoteur principal du quartier ou la prise en charge de la gouvernance numérique du projet par Waterfront Toronto. "Que les choses soient claires : ce n’est pas un accord final. Il reste beaucoup de travail avant une décision finale," prévenait alors Stephen Diamond.

 

 

Opération séduction et transparence

Depuis, une guerre de communication et d’influence s’était installée. Le 26 février dernier, L’Usine Digitale assistait à l’un des rassemblements de #BlockSidewalk au nord du centre-ville de Toronto… dans l’église anglicane St. Paul, bâtie au milieu du XIXe siècle ! "Rien de symbolique, ce lieu était juste facilement accessible et pas trop cher," sourit Thorben Wieditz, un des organisateurs.

Un peu moins de deux cent personnes avaient bravé la tempête de neige pour entendre le réquisitoire des opposants au projet. "Innovations qui n’en sont pas", "conflit d’intérêts du régulateur", "privatisation de ressources publiques", "absence d’expérience urbanistique et immobilière", "risque de surveillance des citoyens", "flou sur l’usage des données"... Pendant plus d’une heure, les critiques avaient fusé.

 


Vue d'artiste du projet de Sidewalk Labs s'il avait été mené à bien

 

"Ils veulent juste des terrains pas chers et des aides publiques. Mais ce n’est pas ce dont la ville a besoin," concluait Thorben Wieditz, militant également impliqué dans Fairbnb Toronto, une coopérative créée en réaction à l’hégémonie d’Airbnb dans les villes.

Sidewalk Labs avait pour sa part installé ses bureaux en plein coeur du futur quartier de Quayside, entre l’autoroute surélevée de la Gardiner Expressway et des silos à grains désaffectés. À l’intérieur de ce bâtiment bariolé où travaillent une trentaine de salariés mais ouvert au public tous les dimanches après-midi, le visiteur a plus l’impression d’être à la Cité des Sciences que dans un espace de travail.

 

 

Au milieu, une maquette géante du projet avec des images de synthèse qui présentent quelques innovations proposées comme les pistes cyclables chauffées l’hiver, des conduits souterrains où des robots assurent la distribution des colis et gèrent les déchets, des espaces modulables en fonction de la journée… Au mur, des panneaux expliquent le fonctionnement du quartier en détail et des icônes flanqués de QR Code indiquent les capteurs présents et leur utilité.

"Il était important d’avoir un endroit accueillant car nous sommes venus ici pour parler aux Torontois et recueillir leurs retours," explique, lors de la visite guidée des lieux, Keerthana Rang, la responsable des communications de Sidewalk Labs, elle-même originaire de Toronto. Avant de bien préciser : "Notre modèle économique, ce n’est pas la monétisation des données mais le développement immobilier."

 

 

Un travail de séduction qui aura finalement été vain. Waterfront Toronto devait rendre sa décision finale sur le projet le 31 mars dernier… avant de la repousser au 20 mai puis au 25 juin, le temps de poursuivre ses consultations. Un atermoiement finalement fatal.

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