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Que faut-il retenir de l'audition des patrons d'Apple, Facebook, Google et Amazon par le Congrès américain ?

Face à la Commission judiciaire de la Chambre des représentants, les dirigeants de Google, Apple, Facebook et Amazon ont dû répondre des pratiques de leurs entreprises, qui disposent toutes d'une position dominante sur leur marché. Mais les échanges ont parfois pris des airs de règlement de compte très éloignés des préoccupations initiales de l'enquête antitrust en cours. Reste désormais à savoir sur quoi débouchera cette procédure.
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Que faut-il retenir de l'audition des patrons d'Apple, Facebook, Google et Amazon par le Congrès américain ?
Que faut-il retenir de l'audition des patrons d'Apple, Facebook, Google et Amazon par le Congrès américain ? © House Judiciary (YouTube)

Sundar Pichai (Alphabet, maison-mère de Google), Tim Cook (Apple), Mark Zuckerberg (Facebook) et Jeff Bezos (Amazon) ont été interrogés le 29 juillet par les élus américains devant la Commission judiciaire de la Chambre des représentants.

Pendant plus de cinq heures, ces dirigeants ont dû répondre en visioconférence à une série de questions dont le but initial était de déterminer si oui ou non ces grandes entreprises technologiques usaient de pratiques antitrust qui violeraient le droit de la concurrence américain. En effet, cette sous-commission parlementaire enquête depuis plusieurs mois sur d'éventuels abus de position dominante.

Une audition historique
Cette audition n'a pas donné lieu à des propos très surprenants et les questions ont principalement tourné autour de la gestion des données et de la propagation des fake news à moins de 100 jours des élections américaines. Mais cette audition reste tout de même historique : c'est la première fois que ces dirigeants sont entendus ensemble par ce comité permanent. La dernière affaire en date ayant la même ampleur remonte aux années 90, lorsque Microsoft a été accusé d'avoir usé de pratiques anticoncurrentielles pour s'imposer sur le marché des systèmes d'exploitation et d'avoir illégalement intégré son navigateur web à Windows.

David Cicilline, président du sous-comité sur la concurrence et membre du Parti Démocrate, a ouvert l'audition en mettant en garde contre l'influence exercée par ces quatre grandes entreprises américaines. "Parce que ces entreprises sont si essentielles à notre vie moderne, leurs pratiques et décisions commerciales ont un effet démesuré sur notre économie et notre démocratie. Toute action de l'une de ces entreprises peut affecter des centaines de millions d'entre nous de manière profonde et durable", a-t-il déclaré. 

Il a poursuivi en démontrant que Google, Apple, Facebook et Amazon – bien qu'ayant des activités différentes – possèdent de nombreuses similitudes. Chacune de ces entreprises constitue un "goulot d'étranglement" pour "un canal de distribution clé". Elles utilisent les données et la surveillance des autres entreprises pour défendre leur pouvoir en "achetant ou en copiant" la concurrence potentielle. Et ces plateformes "abusent toutes de leur contrôle sur les technologies actuelles pour étendre leur pouvoir" en préférant leurs propres produits ou en créant "des systèmes de prix d'éviction". "Nos pères fondateurs ne s'inclineraient pas devant un roi. Nous ne devrions pas non plus nous incliner devant les empereurs de l'économie en ligne", a-t-il fustigé devant la Commission judiciaire.

James Sensenbrenner, député républicain du Wisconsin, a pris la parole à son tour en tenant un discours beaucoup plus conciliant. "En Amérique, vous devriez être récompensé pour votre succès", a-t-il déclaré. "Nous sommes ici pour mieux comprendre le rôle que vos entreprises jouent sur le marché numérique et, surtout, l'effet qu'elles ont sur les consommateurs et le public en général."

Google exploite les données comme toute entreprise
Du côté des prévenus, c'est le patron de Google Sundar Pichai qui a été interrogé en premier. A la question de savoir si la firme de Mountain View utilisait ses capacités de surveillance du trafic pour identifier et écraser la concurrence, Sundar Pichai a répondu que "comme d'autres entreprises, nous essayons de comprendre les tendances à partir, vous savez, de données, que nous pouvons voir, et nous les utilisons pour améliorer nos produits pour les utilisateurs". Le député républicain Matt Gaetz s'est totalement éloigné des éventuels pratiques antitrust de la firme et a demandé à Sundar Pichai de s'engager à ce que "Google n'adopte pas la politique anti-police". L'élu faisait référence à une lettre signée par 1600 employés qui demandait à l'entreprise d'annuler ses contrats avec la police suite à la mort de George Floyd lors d'une interpellation à Minneapolis. "Monsieur le Député, nous nous sommes engagés à travailler avec les forces de l'ordre d'une manière qui soit conforme à la loi et aux procédures en vigueur aux États-Unis", a simplement répondu le CEO de Google et d'Alphabet.


Ce fut au tour de Mark Zuckerberg d'être questionné par James Sensenbrenner. Loin des préoccupations antitrust, l'échange s'est focalisé sur la politique du réseau social concernant la liberté d'expression et la gestion des fake news. Le député a cité la suspension récente du compte du fils aîné du président américain, Donald Trump Jr, pour avoir partagé une vidéo dans laquelle des médecins expliquaient que les masques ne sont pas nécessaires et vantant les mérites de l'hydroxycholoroquine pour soigner le Covid-19. Alors même que l'incident s'est déroulé sur Twitter, le patron de Facebook a répondu que la suppression était légitime car ces fausses déclarations médicales pouvaient "causer un risque imminent de dommage".

Le président de la commission judiciaire de la Chambre des représentants, le démocrate Jerrold Nadler, a présenté des emails collectés pour l'enquête qui auraient montré que Facebook avait racheté Instagram pour l'empêcher de devenir une menace concurrentielle. Mark Zuckerberg a défendu cette acquisition affirmant qu'il était "loin d'être évident" qu'Instagram aurait réussi sans l'aide de Facebook. "Ce n'était pas une garantie qu'Instagram allait réussir. L'acquisition s'est très bien déroulée, non seulement grâce au talent des fondateurs, mais aussi parce que nous avons investi massivement dans la construction de l'infrastructure et sa promotion (…)", a détaillé le patron du réseau social.

Facebook et les ingérences pendant les élections
Le représentant démocrate Jamie Raskin a interpellé Mark Zuckerberg sur la gestion par Facebook des ingérences pendant les périodes électorales citant l'exemple des ingérences russes dans l'élection présidentielle américaine de 2016. "Nous accordons une grande importance à la lutte contre les ingérences électorales et également à la lutte contre les discours de haine", a déclaré Mark Zuckerberg, en précisant que Facebook avait construit des modèles d'apprentissage automatique "vraiment sophistiqués" pour supprimer les discours haineux. 

Après deux heures d'audition, l'élue du Parti Démocrate Pramila Jayapal a posé la première question au patron d'Amazon Jeff Bezos. Elle s'est appuyée sur un article du Wall Street Journal publié en avril denier selon lequel Amazon avait exploité les données de vendeurs tiers pour développer et lancer ses propres produits concurrents. "Amazon accède-t-il ou utilise-t-il parfois les données de vendeurs tiers pour prendre des décisions commerciales ?" a demandé la représentante. Jeff Bezos n'a pas totalement démenti le rapport."Je peux pas répondre à cette question par oui ou par non. Ce que je peux vous dire, c'est que nous avons une politique contre l'utilisation les données des vendeurs tiers (...) mais je ne peux pas garantir qu'elle n'a jamais été violée", a-t-il dit, en précisant que le rapport était toujours en cours d'enquête.

David Cicilline a continué à interroger le patron d'Amazon en citant certains vendeurs tiers qui auraient raconté au Congrès des "histoires déchirantes" sur le fait que leurs produits étaient systématiquement "braconnés" par Amazon. "N'est-ce pas un conflit d'intérêt inhérent à Amazon de fabriquer et de vendre des produits qui sont en concurrence directe avec des vendeurs tiers, en particulier lorsque c'est vous, Amazon, qui fixez les règles du jeu", a demandé le président du sous-comité sur la concurrence. "C'est le consommateur qui prend les décisions", a fait remarquer Jeff Bezos.

Les liens entre l'App Store et les développeurs tiers inquiètent
Ce fut au tour de Tim Cook de répondre aux accusations des élus américains. La démocrate Val Butler Demings a demandé au CEO pourquoi Apple avait supprimé en mai 2018 les applications tierces de contrôle parental qui utilisaient la technologie Mobile Device Management (MDM). Tim Cook a soutenu que cette décision avait été prise uniquement pour des raisons de protection de la vie privée. "Nous appliquons les règles à tous les développeurs équitablement", a-t-il déclaré. "Il y a plus de 30 contrôles parentaux sur l'App Store aujourd'hui, donc il y a beaucoup de concurrence dans ce domaine. Et je tiens à souligner que ce n'est pas un domaine où Apple tire des revenus", a-t-il poursuivi

Le démocrate Jerrold Nadler s'est également adressé au dirigeant d'Apple sur un tout autre sujet. Airbnb et ClassPass prétendent avoir reçu un message de la part de la firme Cupertino indiquant qu'une commission de 30 % sur les ventes de cours virtuels en ligne était désormais requise. "Cette pandémie n'est-elle pas une source de profit ?" a-t-il demandé à Tim Cook. Il a répondu d'Apple ne s'engagerait "jamais" dans cette voie. "La pandémie est une tragédie, elle fait du mal aux Américains et à de nombreuses personnes dans le monde entier et nous n'en tirerions jamais profit", a-t-il déclaré.

Enfin, après cinq heures et demie, David Cicilline a conclu en disant que le comité publiera un rapport avec des conclusions et les suites de la procédure engagée. "Cette audition m'a fait comprendre un fait : ces sociétés, telles qu'elles existent aujourd'hui, ont un pouvoir monopolistique. Certaines ont besoin d'être démantelées, toutes doivent être correctement réglementées et tenues pour responsables", a-t-il argué. "Nous devons nous assurer que les lois antitrust écrites pour la première fois il y a plus d'un siècle fonctionnent à l'ère du numérique." Et si ce n'est pas le cas, le président Donald Trump promet qu'il le fera lui-même "avec des décrets". 

Reste à savoir les conséquences qu'auront vraiment ces déclarations. Est-ce que le Congrès décidera de réviser les lois anticoncurrentielles existantes ? Si tel est le cas, en théorie, elles pourraient conduire au démantèlement de ces entreprises à l'image de Bell Telephone Company dans les années 80. Mais la Chambre des représentants et le Sénat oseront-ils aller jusqu'à là et rompre avec le patriotisme économique des Etats-Unis ?

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