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Quelle est la valeur du prix littéraire d’Amazon ?

L’auto-édition peut-elle être le cheval de Troie d’Amazon ? Les auto-édités sont-ils auteurs du dimanche pour reprendre les termes d’un titre d’un grand quotidien français ? En tout cas, la remise d’un prix de l’auto-édition par Amazon a créé un débat et une belle levée de bouclier contre le géant américain. Loin de l’apparente guerre germanopratine, ce débat révèle la difficile mutation de l’édition, qui peine à agir en dehors de l’ancien cadre analyse pour L'Usine Digitale Abeline Majorel, la fondatrice de Chroniqu.es.
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Quelle est la valeur du prix littéraire d’Amazon ?
Les symboles comptent : le prix de l'auteur auto-édité n'a pas été remis à Saint-Germain-des-Prés mais dans le café du Bal, du côté de la Place de Clichy.

Qui se souvient que le livre qui a trusté tous les classements de vente ces derniers mois est un livre auto-édité ? "50 nuances de Grey" est un phénomène d’édition sorti de la plateforme KDP. Il y eut des précédents, comme en témoigne le succès plus récent d’Agnès Martin-Lugand, auteure de "Les gens heureux lisent et boivent du café". L’auto-édition est donc un vivier que des éditeurs, comme Michel Lafon, ont compris qu’il était nécessaire d’exploiter, ne serait-ce que pour faire ce qui est l'un des rôles de l’éditeur : la découverte de nouveaux auteurs.

 

Ce qui frappe dans ces publications, c’est l’argumentaire avancé : déjà lu et acheté et aimé par 20 000 lecteurs dans le cas de la gagnante du prix Amazon, Amélie Antoine, auteur de "Fidèle au poste". Ce qui devrait nous interroger serait plutôt : qui sont ces lecteurs ? Comment, dans un processus totalement désintermédié qui ne fait appel à aucune autre légitimation que celle du lecteur, et aucun autre intermédiaire que la capacité de l’auteur à se créer une communauté, trouve-t-on plus de lecteurs que ce qu’un roman publié en maison d’édition traditionnelle trouve en moyenne ?
 

Le retour au texte

Peut-être faudrait-il alors cesser d’être hypocrite et parler du livre. Au lieu de souligner le nombre de refus en maisons d’édition qu’a reçu Amélie Antoine, peut être devrions nous interroger sur le travail collectif sur le roman qu’ont permis les commentaires, sur cette nouvelle forme d’écriture de flux, qui demande du dialogue et une certaine humilité. Amélie Antoine confie qu’elle n’aurait jamais opté pour l’auto-édition si les réponses des maisons d’édition avaient été constructives et lui avaient permis de retravailler son roman. Elle a donc cherché ces réactions et commentaires ailleurs : auprès des lecteurs. Elle a amélioré son roman, sans se trahir. En cela, elle a joué un rôle d’éditeur : elle a veillé au respect des intentions de l’auteur. Et pour l’avoir lu, c’est un thriller psychologique bien construit, avec tous les défauts d’un premier roman, mais honnête et attractif.


Pour justifier son existence, l’auto-éditon adore mettre en avant les chiffres (nombre de lecteurs, pourcentage de l’auteur), ce qui n’est pas toujours bien vu dans le monde des lettres. Pourtant, il ne faut pas nier que les chiffres ont leur importance. Qu’est ce qui a fait publier "After" si ce n’est le nombre impressionnant d’impressions des chapitres publiés sur une plateforme spécialisée ? L’auteur qui est en voie de paupérisation ne peut-il pas être attiré par des pourcentages bien supérieurs à ce que propose l’édition traditionnelle ?

 

La dictature du chiffre

 

C’est la réflexion que mènent Amazon et Iggybook par exemple pour se poser en alternative et attirer à eux les producteurs afin de désintermédier la chaîne de l’édition. Sonner l’hallali sur une production data-drivée qui serait par nature de mauvaise qualité, n’est pas audible au vu de ce qui peut être publié en maison d’édition. Mais la réflexion sur la place de l’auteur dans la chaine du livre mériterait en revanche d’être menée d’urgence. Lorsque Vincent Monadé déclare que les auto-édités "seront seuls face aux géants du web", doit-on rappeler le recul d’Hachette dans son conflit face à Amazon l’été dernier ?

 

Il est peut-être temps pour les sociétés d’auteurs d’accueillir en leur sein tous ces écrivains et de prendre conscience que réunis, ils peuvent défendre leurs intérêts, car c’est sur leur production que repose toute une industrie.

 

Le retour des intermédiaires


Enfin parlons du "prix de l’auteur auto-édité" organisé par le géant du e-commerce. De quoi ce trophée est-il le nom ? Outre le fait qu’Amazon ait choisi de le baptiser ainsi, comme si l'américain représentait la seule solution pour s’auto-éditer alors qu’il en existe bien d’autres (Iggybook, Monbestseller, etc.), l’organisation même de cette céremonie est un phénomène étrange. Alors que l’auto-édition repose sur un contact direct entre l’auteur et le lecteur, ce trophée organise le retour de l’intermédiaire, avec un jury et une sélection en amont un peu opaque par les équipes d’Amazon.

 

Comme si la vox populi ne suffisait pas. Qu’il fallait une référence, en l’occurrence, le président du jury Lorant Deutsch, peut-être pas le meilleur pour se porter garant de la qualité critique, mais pas le plus mauvais s’il s’agit d’estimer la capacité à produire un best seller. Toujours cette passion pour les chiffres...

 

Avec cette initiative, Amazon tente donc de faire ce que toutes les récompenses font : légitimer une production. Mais ce faisant, Amazon échoue sur l’écueil de tous les prix : rater toutes les productions innovantes, les nouvelles formes. Il n’est que le reflet de l’embourgeoisement de sa production, par la création d’un label. Avec ou sans intermédiaire, le prix de l’auto-édition rappelle qu’il s’agit avant tout de repérer les "meilleurs produits de l’année" !

 

La difficulté sera pour les auteurs auto-édités de se mettre dans la posture de l’écrivain et d’en retrouver la sacralité, pour être massivement acceptés. La littérature des auto-édités met en place des logiques d’appartenance et de connivence, fondée sur des communautés de goûts et sera aidée dans son éclosion par les réseaux sociaux qui favoriseront cette nouvelle forme de recommandation. Et c’est dans ce mécanisme là que se trouve la seule VRAIE innovation.

 

Abeline Majorel est formatrice pour l'Asfored et fondatrice de chroniqu.es

@AbelineM

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

1 commentaire

Chris Simon
30/10/2015 15h08 - Chris Simon

Article super intéressant. Merci. je mettrais cependant un bémol sur les alternatives à Amazon. En tant qu'auteur autoédité les plateformes qui m'apportent le plus grand nombre de lecteurs restent Amazon et Kobo. Je salue les alternatives française, cependant Amazon et Kobo sont de vraies partenaires dans la mesure où ces plateformes permettent aux autoédités de rencontrer un public de lecteurs très important et très varié. Bonne continuation.

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