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[Reportage] Que mille start-up éclosent en Chine...

Reportage La Chine a entamé son grand bond en avant... numérique. A Shanghai, financiers et entrepreneurs, tous espèrent créer le nouvel Alibaba et faire fortune. Le gouvernement parie sur l'intelligence artificielle pour devenir un leader technologique et compte pour cela, sur les données qu'il accumule sur les citoyens. Reportage à Shanghai dans la start-up nation aux dimensions d'un empire. 
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[Reportage] Que mille start-up éclosent en Chine...
La Chine version 2019 © J. Martin fabernovel

Ce pourrait être à San Francisco, Montréal, Tokyo ou Paris. Un immeuble moderne climatisé, des meubles design, une succession de bureaux ouverts et de salles de réunions high tech avec écrans plats pour visioconférences, l’accueil avec des murs blancs et un sol en marbre. Le siège de DeepBlue Technology à Shanghai ressemble à tant d’autres, l’ambition chinoise en plus. 

 

Quand il fait visiter les locaux de cette entreprise qui entend jouer un rôle majeur dans les applications de l’intelligence artificielle pour le commerce, le porte-parole précise : "on occupe trois étages de l’immeuble", avant de lancer un tiers blagueur deux tiers sérieux "mais bientôt on aura tout l’immeuble", soit une dizaine d’étages. La veille déjà, la visite de Chinaccelrator à Shanghai laissait la même impression d’une Chine mondialisée avec des startupers en pleine effervescence prêts à conquérir le marché mondial avec leurs innovations forcément disruptives. Et s’ils devaient se contenter du marché chinois, l’effet de taille est telle qu'ils pourraient engranger de substantielles plus-values. 

 

Une culture entrepreneuriale et des entrepreneurs décomplexés avec l'argent

Les succès rencontrés par Alibaba, Baidu ou Tencent ont visiblement donné des idées à la jeune génération qui occupe ces bureaux. Pour Cha Li, fondateur et associé gérant (managing partner) d’iStart, "les jeunes entrepreneurs chinois sont comme aux Etats-Unis : ils veulent croître, réussir". Ce que confirme Nicolas du Cray, partner de Cathay capital : "En Chine, gagner de l’argent n’est pas un tabou. Les Chinois sont des entrepreneurs qui veulent devenir riches."

 

Chez China Accelerator, une pépinière de start-up de Shanghai

 

Le gouvernement chinois a bien compris tout ce qu’il pouvait tirer de cette fièvre entrepreneuriale, qu’il organise. "Il décide des domaines où il veut investir, met de l’argent sur la table et laisse faire", explique un observateur français installée en Chine depuis plus de 10 ans. "Quand en France on a une start-up sur un sujet, on va en trouver 200 en Chine. Certaines feront faillite, d’autres seront rachetées par Baidu ou Tencent et une ou deux réussiront peut-être", décrypte Stéphane Monsallier, le fondateur de la French Tech Shanghai. Plus on passe de sable dans le crible, plus on a de chance de retenir des pépites.

 

Ainsi, la rumeur prétend que chaque jour en Chine se créent 12 000 jeunes pousses, mais, comme partout, le chiffre est invérifiable faute d'une définition de la start-up qui fasse l'unanimité. C’est beaucoup, beaucoup mieux que les cent fleurs appelées à s’épanouir du slogan maoïste d’hier… L’ambiance est telle que Cha Li confie que certains fonds d’investissement préemptent les jeunes Chinois partis étudier dans les meilleures universités du monde. Ils les achètent en quelque sorte à l'avance l'assurance de faire partie du tour de table de leur start-up que ces jeunes créeront peut-être le jour où ils reviendront au pays.

 

Paiement par smartphone

La Chine entend bien tourner la page de l’époque où elle était assimilée soit à un façonnier bon marché – La Chine usine du monde -  soit à un copieur de génie. Tous les interlocuteurs le répètent : "désormais, on est entré dans l’ère où l’on copie la Chine", explique par exemple Gang Lu, le fondateur et le dirigeant de Technode, un site d’informations en ligne spécialisé sur l’écosystème numérique local. "Si vous voulez être sûr de ne pas rater la technologie star de demain, c’est ici qu’il faut venir", assure de son côté le très francophile Mingpo Cai, le patron de Cathay Capital.

 

A l’appui de cette thèse, l’incroyable succès du paiement via mobile est abondamment cité. Dans les magasins de rue aussi bien que dans les boutiques de luxe des quartiers internationaux ou au Hema – une sorte de Monoprix créé par Alibaba – du coin, tout le monde dégaine son smartphone pour payer ses achats. "La Chine est un marché de 829 millions d’internautes dont 98,6 % accèdent via leur mobile et 72 % utilisent leur téléphone pour payer", rappelle Patrice Nordey, le CEO  de Fabernovel Asie.

 

 

Chez Hema, tout le monde paie avec son smartphone

 

Et la Chine ne compte pas s’arrêter là, comme si elle avait trouvé avec son modèle mêlant régime politique autoritaire et capitalisme échevelé, la martingale de l’innovation. Une fois une décision prise, les acteurs privés déroulent et vite, qu’il s’agisse de numérique, de paiement en ligne ou de tri sélectif, le grand sujet du moment dans la ville bordée par le fleuve Huangpu.

 

Une Chine vraiment innovante ? 

Dans les rues de Shanghai défilent des petites motocyclettes électriques ultra silencieuses. Le résultat d’une politique volontaire qui devrait toucher bientôt les voitures, à tel point qu’on parle du lancement prochain de 200 modèles de véhicules électriques. "La limite de certains entrepreneurs chinois est qu’ils semblent n’avoir pour seul objectif que de faire mieux que leurs concurrents américains", explique ainsi un observateur français, s’agaçant d’une marque chinoise de véhicules électriques "dont la seule ambition est de faire mieux que Tesla. Quand on innove, il faut penser au client d’abord". Ou la version high tech de la Chine qui imiterait plus qu’elle ne créerait…

 

L’intelligence artificielle pourrait pourtant être la technologie où la Chine va montrer de quoi elle est capable. "Le peuple chinois est un peuple curieux, qui aime la technologie", rappelle Nicolas du Cray partner innovation chez Cathay Capital. Pas de blues du progrès et ou de méfiance quant à l’impact de la technologie à Shanghai. Dans cette ville-monde, où des écrans diffusant les images des piétons sont placés aux feux tricolores sous l’indication rouge ou verte indiquant qu’il est ou non possible de traverser, "il n’y a pas d’activistes de la donnée", relève un observateur local. Difficile de critiquer la collecte de données quand elle sert aussi bien le gouvernement et les entreprises. Des données pour le contrôle social et pour le business, la version chinoise du gagnant gagnant diront les mauvais esprits. "En Chine, nous croyons que le bonheur et la croissance passe par la technologie", confirme Jackie Luan, fondatrice et CEO de Lavactor, une marktech qui applique l’IA aux images des réseaux sociaux pour le compte des marques.

 

Cha Li, fondateur et partenaire d'i24 

 

Sur bien des sujets, cet optimisme en faveur du progrès s’accompagne pourtant d’un relatif flou juridique. Un jeune Chinois passé par une école de commerce française avant de retourner travailler en Chine dégaine son portable : "j’utilise mon VPN pour aller sur Facebook ou Gmail et continuer à discuter avec les étrangers". Pas vraiment autorisée, l’utilisation de ces derniers semble être tolérée, alors même que l'été dernier l’écran devenait noir dès qu’il était question de Hong Kong sur CNN ou sur le service mondial de la BBC, y compris dans les chambres d'un hôtel international où descend une clientèle internationale.

 

Pas d'activistes de la donnée

Les entreprises chinoises peuvent donc travailler avec de nombreuses données collectées sans rencontrer de résistance, soit le rêve de tout utilisateur de l’intelligence artificielle. Chez DeepBlue, la démonstration de force continue avec des projets ou des réalisations high tech : là on paie avec sa main ; ici la reconnaissance faciale a remplacé la carte de transport dans un prototype de bus.

 

C'est plus qu'un grand bond en avant. Il y a soixante ans, on mourrait de faim dans les campagnes chinoises. La politique d’ouverture voulue par Deng Xiao Ping a une trentaine d'années. Au début des années 90, le district de Pudong, en face de Shanghai, était à l’abandon avant de devenir une zone franche pour accueillir les investissements occidentaux. Aujourd’hui, à la nuit tombée, c’est un paysage digne des films de science-fiction occidentaux qui s’offre aux visiteurs avec ses tours illuminées et ses publicités omniprésentes pour Huawei. Comme si le futur imaginé à Hollywood avait pris forme de l'autre côté du Pacifique. 

 

Christophe Bys (A Shanghai), photos par Joachim Martin

 

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