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StopCovid : Quel avenir pour l'application décriée de contact tracing "made in France" ?

Créée pour ralentir la pandémie, StopCovid se révèle être un véritable échec. Depuis son lancement en juin dernier, l'application de contact tracing n'a été téléchargée que par 3 % de la population française et n'a détecté que 103 "cas contacts". Pourquoi ? Les raisons sont multiples : manque de communication et de pédagogie, craintes sur l'exploitation des données de santé, accusation de favoritisme, absence d'interopérabilité avec les applications européennes... L'Usine Digitale fait un point d'étape après trois mois de mise à l'épreuve.
mis à jour le 18 septembre 2020 à 16H00
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StopCovid : Quel avenir pour l'application décriée de contact tracing made in France ?
StopCovid : Quel avenir pour l'application décriée de contact tracing "made in France" ? © Commission nationale de l'informatique et des libertés

Trois mois après son lancement, quel bilan pour StopCovid ?

Développée sous la supervision du ministère de la Santé et du secrétariat d'Etat au Numérique, cette application a pour objectif de casser les chaînes de transmission du virus grâce au suivi de l'historique des contacts des personnes malades. Un système qui a porté ses fruits dans certains pays asiatiques, comme Taïwan, qui ont réussi à endiguer la première vague du Covid-19 en combinant pistage et dépistage massif de la population.

C'est dans un entretien accordé au Monde que le ministre de la Santé Olivier Véran et le secrétaire d'Etat au Numérique Cédric O ont annoncé le 8 avril dernier que le gouvernement planchait sur une application de tracing. Une annonce inattendue car quelques semaines plutôt, la Place Beauvau affirmait le contraire. "Ce n'est pas dans la culture française", déclarait Christophe Castaner, l'ancien ministre de l'Intérieur, à propos du pistage numérique sur France 2. StopCovid est finalement lancé le 2 juin 2020 sur iOS et Android.

StopCovid n'a été téléchargé que par 3 % des français
Mais Christophe Castaner avait visiblement raison. Les derniers chiffres présentés par la Direction générale de la santé (DGS) suffisent à résumer le maigre apport de StopCovid dans la détection des personnes contaminées. Fin août 2020, elle révélait que l'application n'avait été téléchargée que 2,3 millions de fois, c'est-à-dire par moins de 3 % de la population française. En parallèle, 700 000 personnes ont déjà désinstallé StopCovid. Seules 1725 usagers l'ont utilisé pour se déclarer malades. Pire encore, seuls 103 "cas contacts" ont été notifiés par l'application depuis juin 2020. Alors que début août, les autorités sanitaires recensaient plus de 2000 cas supplémentaires chaque jour.

Or, l'efficacité du contact tracing est conditionnée à son nombre d'utilisateurs. D'après une étude publiée dans la revue Science, un taux d'adoption inférieur à 60 % empêche ce système d'être efficace dans la détection des personnes contaminées et donc dans le ralentissement de la propagation du virus.

Un manque de communication et de pédagogie
Le gouvernement reconnaît lui-même que sa solution n'est pas une réussite. Fin août, au micro de France Inter, le Premier ministre Jean Castex avouait que "StopCovid n'a pas obtenu les résultats que l'on en espérait. Peut-être, je veux bien en convenir, par défaut de communication". Une explication partagée par Serge Abiteboul, chercheur à l'Institut national de recherche en informatique et automatique (Inria) et membre de l'Arcep. "En Allemagne, beaucoup de personnes ont téléchargé l'application de contact tracing car le gouvernement a mené une large campagne de publicité", explique-t-il à L'Usine Digitale.

En effet, un quart des Allemands a téléchargé Corona-Warn-App, soit 18 millions de personnes. Contrairement à la France, la chancelière Angela Merkel s'est personnellement impliquée dans les messages adressés à la population. "Il n’y a pas de prime pour ceux qui utilisent cette application. Il n’y a pas non plus de sanction pour ceux qui ne l’utiliseraient pas. Mais je crois vraiment qu’il y a de très bonnes raisons d’utiliser cette application", déclare-t-elle dans les spots publicitaires.

Mi-juillet 2020, le spécialiste du marketing des applications mobiles Sensor Tower a publié le taux d'adoption des applications proposées dans 13 pays de plus de 20 millions d'habitants. Ce classement est dominé par l'Australie, dont 21,6 % des habitants ont adopté l’application COVIDSafe, suivi par la Turquie (17,3 %) et l'Allemagne (14,4 %). La France est à la 9ème place.
 


Au sein de l'Europe, d'après les communiqués des agences de santé locales, c'est l'Islande qui a le meilleur taux d'adhésion avec 40 % de la population qui a téléchargé Rakning-C19. En Suisse, le ratio s'élève à 27 %, en Italie à 13 %... De bien meilleurs chiffres qu'en France, mais dont aucun n'atteint la barre des 60 %. Il est également important de préciser que certains pays n'ont pas encore déployé d'application de pistage, comme la Belgique, la Suède, la Finlande, la Serbie ou la Roumanie.

"Pour l'instant, la publicité est le seul indicateur qu'il est possible de mesurer pour expliquer la réussite ou l'échec d'une application de contact tracing", explique Serge Abiteboul. En effet, aucune recherche n'a encore été menée sur les facteurs qui poussent ou au contraire dissuadent les individus à adopter un système de contact tracing dans un cadre sanitaire. Au-delà de la publicité, les explications proposées ne restent donc que des suppositions.

Pour le secrétaire d'Etat au Numérique Cédric O, cet échec est dû à un manque de "pédagogie". "Ce qu’on voit dans les études c’est que les gens ne comprennent pas très bien à quoi ça sert", indiquait-il à France Culture le 8 septembre. Il ajoute que ce faible taux d'adoption n'est pas lié à l'application en elle-même. Car StopCovid fonctionne "techniquement" très bien, atteste-t-il. Ce ne fut pas toujours le cas.

Recourir au Bluetooth pour protéger la vie privée
Développée par des chercheurs de l'Inria, l'application repose sur un protocole baptisé ROBERT (Robust and Privacy Preserving Proximity Tracing) qui permet, grâce au signal Bluetooth émis par un smartphone, de mémoriser l'historique des contacts qui ont été à moins d'un mètre pendant 15 minutes ou plus. Si une personne est testée positive par la suite, elle doit accepter que ses contacts soient prévenus.

Le recours au Bluetooth n'est pas un hasard. Il a été préféré à la récolte de données de géolocalisation, beaucoup plus attentatoire à la vie privée des utilisateurs. Mais lors de son élaboration, StopCovid a été confrontée à un obstacle de taille : Apple refuse d'autoriser l'usage du Bluetooth lorsqu'une application n'est pas active (c'est-à-dire au premier plan du smartphone) pour des raisons de sécurité. Malgré de nombreuses requêtes de l'Etat, la firme américaine a toujours refusé de modifier cette modalité.

"C'est regrettable que dans une période où chacun est mobilisé pour aider à lutter contre l'épidémie qu'une grande entreprise n'aide pas un gouvernement", déplorait Cédric O. En parallèle, le gouvernement refusait catégoriquement d'adopter la solution clé-en-main proposée par Apple et Google. "La solution (…) pose, selon nous, un certain nombre de problèmes en termes de protection de la vie privée et d'interconnexion avec le système de santé", expliquait le haut fonctionnaire.

StopCovid ne fonctionne pas avec les applications européennes
La France est donc le seul pays européen doté d'une application de tracing à avoir refusé d'utiliser l'API des deux géants américains. Un choix qui a aujourd'hui de lourdes conséquences car StopCovid ne peut pas échanger de données avec les applications des autres pays de l'union. Plébiscitée par la Commission européenne, l'interopérabilité entre les systèmes pourrait simplifier le contact tracing. En effet, les personnes n'auraient qu'à installer une seule application qui fonctionnerait malgré le passage de frontières. L'exécutif européen vient de lancer des séries d'essais en ce sens entre les serveurs d'arrière-plan des applications de la République tchèque, du Danemark, de l'Allemagne, de l'Irlande, de l'Italie et de la Lettonie.

StopCovid a également soulevé de nombreuses craintes sur l'absence de protection des données de santé. Dans un communiqué publié fin mai, la Ligue des droits de l'Homme alertait sur "les dangers pour la vie privée et les libertés que présente son utilisation. Sécurité, fiabilité, anonymat, inefficacité, discriminations, durée de conservation et effacement, consentement 'faussé', acceptabilité d’une surveillance généralisée, tels sont les problèmes que pose StopCovid".

La Quadrature du Net est aussi montée au créneau, qualifiant StopCovid de "projet désastreux piloté par des apprentis sorciers". Des propos qui ont poussé le secrétaire d'Etat au Numérique à publier un billet de blog sur Medium, baptisé "StopCovid ou encore". "En un mot, StopCovid apporte autant de garanties que possible afin de protéger la liberté et la vie privée", écrivait-il. De son côté, la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil)  – autorité chargée de la protection de la vie privée –  a été mandatée pour vérifier régulièrement la légalité de l'application. Après une mise en demeure du ministère de la Santé, elle l'a récemment approuvée. "Les éléments de réponse (…) ont permis de démontrer que les manquements constatés avaient cessé", indiquait l'autorité début septembre.

Pour être légal, StopCovid devait reposer exclusivement sur le volontariat. La présidente de la Cnil, Marie-Laure Denis, précisait qu'un refus de téléchargement ne devait pas conditionner l'octroi de certains droits ou libertés. Une philosophie aux antipodes des stratégies asiatiques où les gouvernements imposent l'utilisation de l'application et sanctionnent les récalcitrants. En Inde, par exemple, les salariés des secteurs privé et public sont tenus de télécharger et d’installer Aarogya Setu.

Faut-il rendre StopCovid obligatoire ?
Faudrait-il faire de même en France pour que StopCovid porte enfin ses fruits ? L'idée peut surprendre. Pourtant c'est une piste à explorer d'après le sénateur Les Républicains (LR) de l'Ain Patrick Chaize. "Pour faire en sorte que cette application ait une efficacité, il me semblait judicieux qu’elle soit obligatoire pour qu’elle soit utilisée par le plus grand nombre. Le numérique peut nous apporter une solution dans la gestion de cette crise. Je pense qu’on a manqué de courage politique”, affirmait-t-il sur Public Sénat.

En plus d'être difficile à mettre en place dans un Etat démocratique, cette proposition se heurte à trois obstacles au moins. Premièrement, tout le monde n'est pas équipé d'un smartphone. Cela concerne environ 5 % des Français. Un chiffre qui grimpe à 44 % chez les plus de 70 ans, personnes pourtant les plus fragiles. Cédric O proposait de recourir à des boîtiers ou des bracelets pour pallier au manque d'équipements. Il ajoutait néanmoins que "la faisabilité d’un tel dispositif reste toutefois très incertaine et nécessitera a minima des semaines supplémentaires de développement".

Deuxièmement, même s'il est obligé de l'utiliser, un utilisateur contaminé peut refuser de communiquer la liste des pseudonymes enregistrés sur son smartphone au cours des 14 jours précédents. Or, dans ce cas-là, StopCovid perd tout son sens. C'est la législation sur la protection des données personnelles qui impose ce fonctionnement.  

 

 

Source : Dossier de presse du ministère de la Santé sur StopCovid


Enfin, StopCovid ne sera efficace qu'en étant associé à une réelle stratégie de dépistage. Ce qui est loin d'être le cas aujourd'hui : les laboratoires sont débordés, les consommables manquent… Or, cette situation retarde la prise en charge des "cas contacts". Après le couac des masques, les tests sont sans aucun doute le plus gros raté du gouvernement dans la gestion de cette pandémie. La Cnil avait pourtant abordé ce sujet à de nombreuses reprises, rappelant que StopCovid n'était qu'un levier d'une stratégie sanitaire plus globale. Elle alertait alors sur "la tentation du solutionnisme technologique" pour gérer la crise.

la maintenance de StopCovid coûte 100 000 euros par mois
En plus de son inutilité, StopCovid pèse lourd dans le budget de l'Etat. La maintenance de l'application coûterait environ 100 000 euros par mois, d'après Le Monde citant une source ministérielle. Elle a été confiée au Français 3DS Outscale, filiale de Dassault Systèmes, sans aucune procédure de passation de marché publique, selon l'association Anticor qui a déposé un recours devant le Parquet national financier (PNF). Anticor craint également un "risque de surfacturation" car le tarif pratiqué est plus élevé que les prix du marché.

Faut-il pour autant ranger StopCovid dans le tiroir des applications gouvernementales ratées, où se trouve déjà l'application "Alerte attentat" (SAIP) lancée en 2016 pour prévenir la population en cas d'urgence ? Non, répond Serge Abiteboul. "Il faut voir StopCovid comme un processus en construction, juge-t-il. L'application peut encore être améliorée".

Malgré ce tollé, le gouvernement ne semble pas résolu à tout arrêter. "Il faut que nous soyons plus nombreux à utiliser StopCovid", rappelait Olivier Véran le 17 septembre lors de sa dernière conférence de presse. Mais les paroles ne suffiront sûrement pas à convaincre une population de plus en plus défiante envers les décisions gouvernementales. L'augmentation des cas et la crainte d'une deuxième vague à l'automne donneront-elles une seconde chance à StopCovid ?

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1 commentaire

ERIC VERCELLETTO
21/09/2020 08h14 - ERIC VERCELLETTO

Bienvenue en France. On a les meilleures technologies (dit-on) mais on est incapables de communiquer avec les autres pays. Que de temps passé à se faire mousser et se regarder le nombril dans les réunions/webcasts etc au lieu de ... produire du soft et le tester correctement. Tout dans la théorie, rien dans l'action. Résultats: des milliards d'euros à la poubelle. L'hégémonie de la France, c'était sous Louis XIV. Redescendons un peu de notre tour d'argent et soyons plus réalistes dans la création d'applications!

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