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Uber Files : plongée dans le lobbying agressif d’Uber

Vu ailleurs A ses débuts, Uber a considérablement bousculé le secteur bien établi des taxis. L'entreprise américaine s'est rapidement développée aux Etats-Unis et en Europe en s'implantant dans de nouvelles villes sans aucune concertation avec les autorités locales. Rapidement des manifestations ont éclaté. La start-up a alors cherché à trouver des appuis auprès de parlementaires et d'hommes politiques, comme le révèle aujourd'hui les "Uber Files". Cette enquête, menée par le Consortium international des journalistes d'investigation, montre notamment qu'Emmanuel Macron, alors ministre de l'Economie, semblait pousser en faveur d'une législation favorable à l'entreprise.
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Uber Files : plongée dans le lobbying agressif d’Uber
Uber Files : plongée dans le lobbying agressif d’Uber © Pixabay

Le Monde, via le Guardian, a pu accéder à des milliers de documents écrits entre 2013 et 2017 provenant d’Uber. L’occasion d’enquêter sur les pratiques de lobbying menées par l’entreprise de VTC, fortement décriée à son arrivée en France et dans d'autres pays. L’enquête, menée par le consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ), permet de plonger dans les pratiques de l’entreprise qui s’implantait alors brutalement dans de nouveaux pays et villes, sans aucune concertation avec les autorités locales. Un nouveau venu qui a entraîné de nombreuses manifestations, parfois violentes, des chauffeurs de taxi à travers l’Europe.
 

Un accord passé entre Uber et Emmanuel Macron ?

Pour l’aider, l’entreprise américaine a listé et s'est rapprochée de personnes pouvant appuyer sa cause, c’est-à-dire ne pas trop réguler le secteur des VTC. Ministres, parlementaires, économistes… Les profils furent divers. Le plus frappant est Emmanuel Macron, alors ministre de l’Economie sous la présidence de François Hollande.

Il a reçu et communiqué à plusieurs reprises avec le sulfureux CEO d’Uber de l’époque, Travis Kalanick, et d’autres salariés de l’entreprise. Le Monde évoque une certaine fascination qu’aurait eu Emmanuel Macron pour Travis Kalanick en raison de son jeune âge et du fait qu’il avait fondé une entreprise technologique visant à bousculer un secteur bien établi.

Le ministre de l’Economie semblait enclin à établir une législation favorable aux chauffeurs de VTC. Un choix justifié par le fait que cette activité était créatrice d’emploi, notamment pour les personnes peu qualifiées. Mais il a du faire face à l’opposition d’autres membres du gouvernement.

Uber aurait notamment passé un accord secret avec Emmanuel Macron : UberPop, une déclinaison d'Uber mettant en relation des particuliers avec des chauffeurs non professionnels, doit prendre fin, en échange de quoi les conditions pour devenir chauffeur de VTC seront très largement simplifiées. Les conditions d’obtention de cette licence ont effectivement été modifiées et le service UberPop arrêté, mais l’entreprise assure l’avoir fermé en raison du niveau de violence visant les utilisateurs et les chauffeurs. A noter qu’Uber a été condamné pour "concurrence déloyale" pour cette offre en septembre 2021.

Des interventions favorables d’Emmanuel Macron

Emmanuel Macron aurait également demandé à son cabinet d’avoir "une discussion technique" avec les agents de la DGCCRF (direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes) qui menaient une enquête sur Uber et son service UberPop. Une perquisition aura finalement eu lieu au siège parisien d’Uber suite à laquelle le cabinet du ministre de l’Economie sera contacté par l’entreprise de VTC. Toutefois, la DGCCRF assure aujourd’hui au Monde n’avoir subit aucune pression. Le journal s’interroge également sur une éventuelle intervention d’Emmanuel Macron après l’adoption d’un arrêté restreignant l’activité de VTC à Marseille.

Du lobbying parlementaire

Côté parlementaire, Uber a transmis des amendements clés en main à certains députés, notamment lors des discussions autour de la loi Thévenoud. Cette pratique a été encouragée par Emmanuel Macron. Les amendements ont été rejetés à l’Assemblée nationale, mais le Sénat a ajouté une disposition permettant aux chauffeurs de VTC d’enchaîner les courses s’ils ont déjà une nouvelle réservation. Il était prévu qu’Emmanuel Macron s’appuie sur ces amendements pour proposer un décret modifiant les conditions d’obtention de la licence de VTC.

En parallèle et pour trouver encore plus de soutien, l’entreprise de VTC approche des économistes pour réaliser des études favorables. C’est notamment le cas d’Augustin Landier ou de Nicolas Bouzou. Des études sont commandées pour montrer qu’Uber est créateur d’emplois ou encore affirmer que les chauffeurs de VTC gagnent bien leur vie… sans prendre en compte les charges payées par les chauffeurs, que ce soit les cotisations sociales ou le remboursement du véhicule utilisé. Toutefois, il est toujours précisé que ces études sont commandées par l’entreprise de VTC qui les utilise et les reprend ensuite pour faire avancer sa cause. Une pratique qui est loin d'être isolée.

Uber évoque une attitude passée

Suite a la publication de ces articles, Uber s’est défendu dans un billet de blog. "Nous n'avons pas et ne chercherons pas d'excuses pour un comportement passé qui n'est manifestement pas conforme à nos valeurs actuelles", écrit l’entreprise de VTC. Elle explique que ces fait remontent à avant 2017 et que depuis l’entreprise a changé. Son sulfureux cofondateur Travis Kalanick a été remplacé par Dara Khosrowshahi. "90% des employés actuels d'Uber ont rejoint l'entreprise après que Dara Khosrowshahi soit devenu PDG", écrit l’entreprise qui met également en avant ses récents partenariat avec des entreprises de taxi.

Il est certain qu’Uber essaye de redorer son image depuis plus années. Toutefois, le lobbying est toujours encré dans son ADN, comme c'est le cas pour un grand nombre d’entreprises privées. Par exemple, Uber n’a pas hésité à débourser des centaines de millions de dollars pour lutter contre l’adoption d’une loi en Californie qui accordait plus de droit aux chauffeurs et livreurs exerçant via sa plate-forme.

Les questions soulevées par "l'ubérisation"

L’implantation durable d’Uber a conduit des sociétés à reproduire ce modèle dans d’autres secteurs. Désormais, des plateformes reposant sur le même modèle proposent de livrer des repas ou des courses. Toutes affirment que les chauffeurs et les livreurs recherchent l’indépendance permise par ce modèle qui repose sur des auto-entrepreneurs. Mais de très nombreux tribunaux ont requalifié à plusieurs reprises en contrat de travail le lien unissant les travailleurs à la plateforme. Récemment, Deliveroo a même été condamné pour travail dissimulé en France (il a fait appel).

Une chose est sûre, ces indépendants qui exercent par le biais de ces plateformes numériques ont très peu ou pas de protection. Ils sont souvent incités à travailler beaucoup ou sur certaines plages horaires contraignantes par des mécanismes de récompenses. Certains voient leur compte désactivé sans forcément comprendre pourquoi et sans pouvoir se défendre. Le terme "d’ubérisation" est entré dans le langage courant pour critiquer cette façon de fonctionner. Si ces plateformes créent effectivement des emplois, ceux-ci ne sont pas nécessairement viables à long terme, et il est nécessaire de s’assurer que cela ne se fait pas au détriment de la santé et du bien-être de ces chauffeurs et livreurs.

En France, comme dans de nombreux pays, la bataille fait aujourd’hui rage dans les tribunaux qui doivent dire si le lien qui unit un chauffeur ou un livreur doit être requalifié en contrat de travail. Un sujet qui divise et dont s’est saisi la Commission européenne avec une proposition de législation établissant une présomption de salariat. Que la France ne se soit pas saisie de ce sujet semble logique au regard des informations publiées dans les Uber Files et du regard porté par Emmanuel Macron sur l'entreprise de VTC.

A noté que l’actuelle directrice communication pour l’Europe de l'entreprise américaine est Hélène Barrot, la sœur de Jean-Noël Barrot, qui a récemment été nommé ministre délégué au numérique. La Lettre A rapporte qu’il ne traitera pas des sujets touchant à Uber. Un choix qui devrait être acté dans le décret définissant précisément ses attributions.

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