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À Bristol, la Tech Nation mêle business et création artistique

À l’ombre de la capitale du Royaume-Uni, Bristol cultive sa différence comme deuxième bassin d’emploi digital. À côté des start-up "classiques", la ville développe une approche alternative en mêlant business et création artistique. Reportage au cœur du Bristol numérique.
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À Bristol, la Tech Nation mêle business et création artistique
A Bath, les co-workers s'affichent sur le mur de leur bureau partagé © Christophe Bys - L'Usine Digitale

L’anecdote est racontée entre la poire et le cheddar. Mister Smith (c’est comme cela qu’on appelle outre-Manche les témoins qui veulent rester discrets) est l’heureux actionnaire d’une start-up dont il avait bouclé la vente. Après des années à développer leur algorithme à Bristol, à lui, et ses équipes, la Silicon Valley ! Le protocole d’accord était signé et prévoyait bien que la vente ne serait effective qu’à la condition expresse que plus de la moitié de l’équipe de recherche-développement fasse le voyage pour l’eldorado californien. Une broutille, penserait-on.

Qui hésiterait entre Bristol et San Francisco ? Entre les promesses de l’american way of life et la Vieille Europe ? Entre le creuset du vingt et unième siècle et l’humidité britannique ? Pourtant, ce qui devait être une formalité a bloqué la vente. En effet, une majorité d’ingénieurs a préféré rester dans la ville connue notamment pour son Pont suspendu, conçu par le fils d’un ingénieur français parti outre-Manche pendant la Révolution. Faut-il en conclure qu’Obelix avait raison et que décidément, ils sont fous ces Anglais ? À moins que la sixième ville du Royaume-Uni ne possède quelques charmes cachés…

Numéro deux du classement

Un indice met le visiteur sur la piste. Le rapport commandé par le gouvernement britannique a classé Bristol et Bath — deux villes à une trentaine de minutes l’une de l’autre — deuxième pôle de la Tech Nation. Ce ne sont pas moins de 61 653 personnes qui y travaillent dans l’industrie digitale.

Ouvrir des bureaux à Bristol, c’est un peu comme délocaliser pour pas cher. La ville n’est qu’à une heure trente de train de la capitale britannique, qui reste le principal foyer d’emplois digitaux. Facile, donc, de faire l’aller-retour dans la journée pour les dirigeants du siège londonien, pour retrouver des équipes sur place ou travailler avec des partenaires.

Face à l’inflation du prix de l’immobilier que connaît la capitale, Bristol et Bath apparaissent comme des rêves pour bobos made in UK. "Après un début de carrière à Londres, certaines personnes ont envie de venir vivre à Bristol autour de la trentaine, quand ils ont envie d’avoir une vie de famille", explique David Mahrer Roberts, un entrepreneur et business angel, conseiller pour Invest in Bristol & Bath. Pour le prix d’un deux pièces londonien dans un quartier moyen, ils pourront s’acheter un vaste appartement avec vue sur la rivière locale. L’idéal pour un trentenaire qui veut fonder une famille. Et pour l’entreprise qui paiera, à compétence égale, un salaire inférieur à ce qu’elle verserait à Londres.

Des Universités de rang mondial

Et de salariés compétents, Bristol n’en manque pas avec son réseau d’universités. Celle de Bristol se classe au 63e rang du classement de Shanghaï, toutes matières confondues. Les matières scientifiques, comme la physique, la chimie ou l’informatique, obtiennent des performances de même niveau que la moyenne. Sans oublier l’université West of England, réputée pour les jeux vidéos et les universités de Bath plus axée sur l’informatique, les arts ou le design.

Pas plus que Rome ne s’est faite en un jour, le digital Bristol n’est pas né spontanément. Il a capitalisé sur la présence d’experts reconnus. Dans la région, on trouve depuis longtemps des entreprises comme Sony ou Electronics arts, venues s’installer à proximité de ces centres de formation et de recherche universitaires. Bristol apparaît comme une sorte d’eldorado pour ceux qui y sont. En témoigne, James Turner, le chief business de Somo, une société de marketing digital : "ici on trouve des talents et un environnement remarquable", se félicite-t-il, quatre mois après l’ouverture de ses bureaux, qui complètent des implantations à Londres, San Francisco ou Singapour.

Mais au pays du libéralisme échevelé, tout ne s’est pas fait par la seule volonté du marché. Public et privé sont inextricablement mêlés. À une centaine de mètres de la gare de Bristol Temple Meads, aux allures de château avec donjon, se trouvent les locaux flambant neuf d’un double incubateur, Webstart (100 % privé) et Set squared, cofondé par les universités locales. Le bâtiment joliment et récemment restauré est un ancien hangar qui appartenait aux chemins de fer britanniques. Il a été racheté par un "charity" (association caritative) dans l’orbite de la mairie de Bristol, soucieuse d’attirer les jeunes pousses. À la tête de Webstart, Mike Jackson, qui a levé des fonds par l’intermédiaire du crowsfunding. "Les investisseurs se sont intéressés au projet. En six jours j’ai levé la somme nécessaire. J’ai dû alors chercher les start-up où investir", explique-t-il souriant. Spécialisé dans l’amorçage, il a financé vingt jeunes pousses en deux fois. Sept ont déjà fermé. Qu’importe, il a revu ses méthodes et déclare "c’est plus simple et moins cher de faire des affaires à Bristol qu’à Londres."

Nick Sturge est responsable de Set squared, classé deuxième meilleur incubateur au monde par l’University business incubator index. Rien d’étonnant puisque le responsable avance que "95 % des entreprises incubées ont connu un certain succès." Travaillant à mettre en relation les innovateurs, pas forcément des étudiants, l’âge moyen du créateur étant de 40 ans, et les chercheurs. Les sociétés s’intéressent plutôt à des secteurs comme les semi-conducteurs, les logiciels ou l’électronique. En témoigne le projet de Blu wireless technology, qui développe et commercialise des technologies de semi-conducteurs pour les télécommunications sans fil. À quelques bureaux de là, on croise William Troughton qui travaille pour Neighbourly, un site Internet qui met en relation des projets "citoyens" et des entreprises qui veulent les financer.

Bristol l’alternative

À quelques kilomètres de l’hyper classique Bath, ce mélange fait la spécificité de Bristol. La ville évoque plus Berlin que Londres, avec une dimension alternative, savamment mélangé au business. Ce n’est pas pour rien qu’ici a grandi le grapheur Banksy, qu’est née la musique trip hop dans les années 90 — avec des groupes comme Massive Attack, Portishead ou Tricky -, et s’épanouissent les studios Aardman, d’où sortirent des œuvres comme Wallace et Gromit ou Shaun le mouton.

En face de l’incubateur, où travaille une dizaine de jeunes pousses spécialisées dans le dessin animé, se trouve une cantine associative, qui ne dépareillerait pas dans la capitale allemande. Autre signe de cet esprit frondeur : il est possible de payer avec des Bristol pounds, des livres locales, la monnaie avec laquelle est payé le maire !

Ainsi, tout un réseau de start-up conjuguent art et business. Dans un quartier en travaux à deux pas du centre-ville, la façade de l’immeuble assure qu’il s’agit du commissariat central. Une fois la porte poussée, l’immeuble semble presqu’à l’abandon, jusqu’au deuxième étage où se trouvent les studios Wildseed qui produisent dessins animés et séries humoristiques pour le Web avec des budgets rikiki. "Nous avons réalisé 19 investissements à 10 000 livres et 4 à 25 000", témoigne Miles Bullough, le directeur exécutif.

Le grand mix

Le Pervasive media studio résume l’ambition de la ville. Pas vraiment un incubateur, le lieu regroupe artistes, chercheurs, innovateurs et chefs d’entreprise dans le but de créer une émulation. "Nous ne sommes pas un incubateur. Nous sommes plus proches d’un centre de R&D ouvert", explique la responsable, qui résume sa mission à "créer un mix massif ". Dans ce vaste espace ouvert, on trouve aussi bien un chercheur qui fabrique des mini stations spatiales pour 19 livres, que le développeur d’une application pour faire des selfie simultanés à distance ou James Wheale, ou un artiste aux allures de professeur Nimbus, qui cherche à concilier "neurogastronomie et storytelling", en développant une console qui associe sensations et aliments. Pour cela, il travaille avec des scientifiques et a apporté ses compétences littéraires à une start-up qui développe un jeu, "pour les aider à écrire le scénario". À deux pas, Jon Aikten met la dernière touche à duel.me, une application pour partager deux photos avec ses amis, et aider à choisir.

Une chose est sûre : entre Bristol et la Californie, les salariés de Mister Smith n’ont pas eu besoin d’une application pour choisir leur ville.

Christophe Bys, envoyé spécial à Bristol et Bath

 

L'écosystème de Bath et Bristol en infographie : (cliquez sur l'image pour agrandir)

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