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Alcatel-Lucent et Nokia fusionnent : une vraie complémentarité... qui n’empêchera pas les coupes dans les effectifs

Nokia et Alcatel-Lucent ont officialisé leur fusion ce 15 avril. Les deux équipementiers présentent une complémentarité d’offres et une complémentarité géographique, leur union crée un champion mondial sérieux. Ensemble, ils deviendront un acteur dont les offres à la fois dans le fixe et le mobile répondent aux besoins des opérateurs. Reste que la fusion ne se fera pas sans casse pour les quelque 106000 employés que les deux entreprises totalisent.
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Alcatel-Lucent et Nokia fusionnent : une vraie complémentarité... qui n’empêchera pas les coupes dans les effectifs
Alcatel-Lucent et Nokia fusionnent : une vraie complémentarité... qui n’empêchera pas les coupes dans les effectifs © Flickr c.c.

Dans un communiqué commun, Alcatel-Lucent et Nokia ont confirmé le 15 avril au matin leur fusion "pour créer un leader des technologies innovantes pour les réseaux et les services pour un monde connecté". L'opération valorise le groupe français à 15,6 milliards d'euros et se fera sur la base d'un ratio de 0,55 action Nokia contre une action Alcatel-Lucent.

Le 14 avril, à 15 heures, quelques heures à peine après la diffusion d'un premier communiqué, le Président de la République française et le Ministre de l’économie ont reçu Michel Combes, DG d’Alcatel-Lucent et Rajeev Suri, CEO de Nokia. A l’issue de la réunion, Emmanuel Macron déclarait que "ce rapprochement entre Nokia et Alcatel-Lucent va permettre de créer le grand champion européen, à la fois des équipements et des technologies sur le téléphone mobile et le fixe avec le meilleur de la technologie de Nokia et d'Alcatel". Une analyse partagée par nombre d’observateurs.

Le moment choisi

La rapidité et le timing de l’opération, la prompte réaction du gouvernement, les rumeurs dont bruissaient en particulier les couloirs d’Alcatel-Lucent depuis des mois et qui se sont régulièrement échappé jusque dans la presse... sont autant d’éléments qui laissent deviner sans trop d’efforts que les deux équipementiers étaient en pourparlers depuis longtemps. Même si l’Histoire seule confirmera une telle hypothèse. Reste qu’aujourd’hui le moment était venu de passer à l’acte. Le bon moment. "Nokia a définitivement dépassé le point critique il y a un an (après la validation de la vente de ses mobiles à Microsoft, ndlr), estime Sylvain Fabre, directeur de recherche pour le cabinet Gartner Group. Il avait terminé sa transformation, et ce avec beaucoup de succès (chiffre d'affaires 12,7 milliards d’euros en 2014). Et depuis douze mois, il est repassé en phase agressive." Le délestage de ses mobiles a aussi doté le finlandais de 5,44 milliards d’euros en cash qui aurait pu le pousser à racheter le français.

A la même époque, chez Alcatel-Lucent, 9 mois seulement s’étaient écoulés depuis l’arrivée de Michel Combes à la direction générale. Nokia devait le laisser rebâtir une structure viable, voire prête pour la croissance. L’entreprise était encore lourdement endettée, elle devait récupérer ses brevets hypothéqués et continuait de brûler entre 600 et 800 millions d'euros de cash annuels. Avec le plan stratégique Shift, l’entreprise entamait juste son recentrage autour de trois piliers : l’IP, le très haut débit fixe et mobile et le cloud. Elle venait de supprimer 15000 postes et entreprenait la restructuration de sa R&D.

Aujourd’hui, deux ans après l’arrivée du DG, Alcatel-Lucent a retrouvé l’équilibre, ce qui lui permet, de nouveau, de chercher la croissance. "C’était encore un work in progress il y a un an, observe Sylvain Fabre. Et puis Shift a marché. Ils ont amélioré les chiffres, l’aspect profitabilité, la génération de cash flow." Malgré un chiffre d'affaires en baisse de 3%, au-dessus de 13 milliards d’euros, son résultat d’exploitation et sa marge opérationnelle sont en hausse en 2014, montant respectivement à 623 millions d’euros et 4,7%. Le français est devenu présentable pour Nokia. D’autant que le finlandais pourrait récupérer encore davantage de cash pour l’acquérir (il disposait de 7,7 milliards d’euros fin 2014), en vendant sa très convoitée activité de cartographie à un Apple, un Microsoft ou un Uber, pour un prix estimé entre 2 et 5 milliards d’euros.

Une vraie logique industrielle

Les observateurs s’accordent à dire que les deux sociétés, transformées, s’emboîtent plutôt bien. Nokia s’était défait de toutes les activités fixes qu’il n’arrivait pas à faire vivre au pire de sa situation pour se concentrer uniquement sur l’infrastructure mobile. Avec Alcatel-Lucent, il se relance dans le domaine en s’emparant d’un expert aussi bien dans le cuivre, la fibre optique que l’IP. Et si les deux entreprises ont des activités mobiles qui semblent faire doublon, la situation est plus subtile qu’il n’y paraît, comme le précise Roland Montagne, analyste et directeur du département Télécom à l'Idate : "Alcatel-Lucent a fait le choix, certes risqué mais prometteur, des small cells, alors que Nokia travaille principalement sur des technologies plus classiques." Mais les deux équipementiers trouvent aussi une belle complémentarité géographique. Alcatel-Lucent a hérité de son précédent mariage une implantation américaine forte qu’il a su faire prospérer, par exemple avec ses succès dans la 4G chez les deux opérateurs leaders Verizon et AT&T. Sa filiale Shanghai Bell lui donne une présence historique forte en Chine. Contrairement au français, Nokia a, lui, su garder une forte présence en Europe et il s’illustre au Japon.

Des trésors de brevets

Reste enfin un atout double que la fusion ne pourra que faire fructifier : les brevets. On le sait depuis que le prédécesseur de Michel Combes, Ben Verwaayen, a voulu les hypothéquer, Alcatel-Lucent est assis sur des brevets en or, hérités en particulier des Bell Labs. "La valorisation boursière est à l’avantage de Nokia, explique ainsi Roland Montagne, mais Alcatel-Lucent dispose de brevets majeurs dans le DSL, sur les nouvelles technologies cuivre innovantes, sur la fibre optique, etc. Sur certaines technologies, ils sont même clairement leaders, au même niveau que Huawei." Le finlandais, pionnier de la téléphonie mobile, n’est pas en reste. Brevets et R&D seront en particulier au cœur du jeu qui se déroulera dans les prochains mois autour de la future 5G mobile. Il y a deux ans, cette fusion aurait eu l’air d’un geste désespéré entre deux entreprises moribondes. En 2015, elle s’apparente d’avantage à un mouvement stratégique pour créer un deuxième champion européen avec le numéro un mondial, le suédois Ericsson.

Un futur champion, plus fort qu’Ericsson face à Huawei ?

"Aujourd’hui, il n’y a qu’Ericsson qui peut faire face [à Huawei], estime l'analyste de l'Idate. Mais le suédois le fait avec ses seules technologies mobiles. Si la fusion se concrétise, on aura un acteur plus complet qu’Ericsson, car il regroupera fixe et mobile. Et les opérateurs télécoms demandent des acteurs positionnés sur les deux. Ils ont besoin du fixe pour leur offre fixe tout simplement, mais aussi dans leurs infrastructures." En dehors des offres d’Internet fixe pour leurs propres clients, les opérateurs télécoms ont en effet besoin d’une infrastructure fixe solide et innovante pour soutenir les offres mobiles 4G et des prochaines générations. Ericsson reste néanmoins un acteur puissant, "Il ont un très grand nombre de clients sur la 2G, la 3G et la 4G, et de très nombreux et bons ingénieurs, insiste Sylvain Fabre. Cela a une énorme valeur !"

L’inquiétude fondée des syndicats

Reste, comme le rappelle Roland Montagne, qu’on ne voit "jamais de fusion sans réduction des effectifs." Et les syndicats d’Alcatel-Lucent n’ont pas tardé à exprimer leurs inquiétudes et à réclamer un entretien avec Bercy. Reformant l’intersyndicale (CFDT, CFE-CGC, CGT) qui avait lutté contre les coupes précédentes, ils se sont fendus de plusieurs communiqués. L’entreprise et ses employés portent encore les stigmates d’une fusion franco-américaine dramatique et les forces vives d’Alcatel-Lucent se voient replonger dans le même drame.

18 mois après le dernier plan social qui s’est soldé par 15000 départs, les syndicats s’inquiètent des doublons entre les deux équipementiers. Dans son texte, la CFDT Metallurgie FGMM interroge : "Une autre fusion : 'tout ça pour ça ?' pourrait-on dire, mais au final qui en pâtit ? Ni les actionnaires, ni les dirigeants, mais les salariés certainement !" Et le syndicat de faire les comptes : "54 000 salariés chez Nokia et 52 000 chez Alcatel-Lucent, 16 000 en R&D chez Nokia et 20 000 chez Alcatel-Lucent. Avec une activité principalement mobile chez Nokia (dont 13 000 R&D chez Nokia et 7 000 chez Alcatel-Lucent), on le comprend rapidement, le risque sur l’emploi est énorme sur ces activités." Le communiqué va jusqu’à évoquer "la disparition du groupe français pourtant centenaire et probablement la disparition de son siège à Paris", même si rien de tel n’est encore exprimé.

Malgré les promesses du ministre de l’Economie - qui a qualifié ce rapprochement de "message positif sur le projet industriel et message vraiment rassurant pour l'ensemble des salariés" - et les complémentarités identifiées, les représentants du personnel d’Alcatel-Lucent l’interpellent donc sur les inévitables redondances en particulier au niveau de la R&D (aujourd’hui concentrée pour la France sur les deux seuls sites de Nozay-Villarceaux et à Lannion). Il est vrai que si Nokia s’est redressé, c’est aussi en taillant à la hache dans ses forces vives. Les syndicats ont programmé une première réunion ce vendredi 17 avril avec les représentants du personnel français et européens. Ils attendent, comme tous les observateurs, les premiers détails de cette fusion annoncée.

Emmanuelle Delsol

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