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Axelle Lemaire : "Les partenaires sociaux doivent se saisir des enjeux de la transformation numérique des entreprises"

La secrétaire d’Etat chargée du numérique, Axelle Lemaire, nous a confié ses inquiétudes sur la faible prise des enjeux du numérique par les hauts dirigeants de l’Etat. En revanche, en pleine tournée du CAC40, elle se dit plutôt satisfaite de la réaction des grands patrons du secteur privé face à cette révolution. Elle se fait malgré tout du souci pour le "middle management, pris en tenaille entre des directions qui poussent vers la numérisation et des jeunes qui sont nés dedans." Selon elle, la solution doit venir des partenaires sociaux… ceux-là même qui n’ont pas réussi à se mettre d’accord après quatre mois de négociations sur la modernisation du dialogue social en entreprise.

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Axelle Lemaire : Les partenaires sociaux doivent se saisir des enjeux de la transformation numérique des entreprises
Axelle Lemaire : "Les partenaires sociaux doivent se saisir des enjeux de la transformation numérique des entreprises" © Maxime Amore pour L'Usine Digitale

L'Usine Digitale - Pour Thierry Mandon, le secrétaire d'État à la Réforme de l'Etat, les hauts fonctionnaires manquent de culture numérique. Faites-vous le même constat ?

Axelle Lemaire - Au sein de l’appareil de l’Etat, nos cadres dirigeants n’ont pas encore cette claire conscience des enjeux numériques. Ça commence tout juste. Pour moi, la culture numérique, c’est une appétence pour la technologie, mais aussi un état d’esprit, une culture qui consistent à savoir prendre des risques, bien les mesurer, les évaluer. Ne pas chercher à se protéger soi au nom de la soi-disant protection de l’intérêt général et de l’intérêt public. Ne pas adopter des réflexes corporatistes. Savoir prendre des risques et changer d’avis sans qu’il faille border la décision, ne pas sur interpréter les règles communautaires, ou mettre en avant des prétextes juridiques pour ne rien décider.

Il faut aussi plus de souplesse dans la gestion des ressources humaines. Le sentiment de décalage entre la sphère économique - notamment celle qui évolue dans les domaines très innovants - et l’Etat et les responsables publics, est ressenti assez fortement par les premiers, notamment du fait de cette difficulté à bouger la machine.

Vous parlez de souplesse dans la gestion des ressources humaines. Mais n’assiste-t-on pas déjà à une forme d’uberisation du marché du travail avec plus de travailleurs indépendants, de travail à la tâche ?

Non, au contraire, les start-up embauchent beaucoup plus de CDI que de CDD. Elles en comptent entre 80% et 90%. C’est à peu près l’inverse du taux de recrutement des jeunes actuellement sur le marché du travail. Et elles revendiquent un modèle social qui assure plus de stabilité pour répondre à leur problématique d’attractivité des meilleurs talents.

Leur concurrence, ce sont des grands groupes, qui payent mieux, qui offrent plus d’avantages matériels, qui proposent justement une sécurité de l’emploi. La stabilité de l’emploi est un levier important et un des rares leviers sur lesquels elles peuvent jouer. De ce fait, je pense que le numérique et les start-up peuvent revendiquer un modèle social très fort, beaucoup plus inclusif, qui met sur le même niveau l’ensemble des salariés.

L’uberisation consiste à permettre le recrutement d’indépendants, d’auto-entrepreneurs, qui ne sont pas soumis au même droit du travail ni à la même fiscalité que des salariés ou des artisans du monde des taxis. Dans ce cas, l’Etat doit répondre au segment concerné. C’est le cas pour Uber comme pour d’autres... La rupture, intéressante, qui bouleverse les modèles économiques ne doit pas être un prétexte pour remettre en cause les règles protectrices du marché du travail. Start-up et numérique ne sont pas synonymes de Far West !

Et au-delà des start-up, où en sont les entreprises françaises sur le sujet ?

La prise de conscience des bouleversements qu’implique le numérique est bien présente dans le secteur privé. En ce moment et pendant trois mois, je reçois tous les patrons du CAC40 pour aborder ces sujets. L’occasion m’est donnée, ainsi qu’à eux et à mon administration, de faire une espèce de scan de toutes leurs initiatives d’innovation et de tout ce qui est fait en collaboration avec les start-up. J’en ai déjà vu une dizaine, dans tous les secteurs.

J’ai déjà rencontré Air Liquide, par exemple. Ils sont très bons. Y compris sur des sujets où je ne les attendais pas. Comme cet accord avec la Cnam pour faire du suivi en big data de patients souffrant d’insuffisance respiratoire. J’ai vu la Poste, la BNP, Carrefour, Vinci, Bouygues

Le constat, c’est que les hauts dirigeants ont bien saisi les enjeux de la transformation numérique, et se posent les bonnes questions... toujours les mêmes d’ailleurs. Elles concernent les risques de rupture de modèles économiques construits sur des dizaines d’années et hérités du siècle dernier, souvent datant de la seconde guerre mondiale. Nous sommes maintenant au lendemain de la troisième révolution industrielle. Il faut qu’ensemble on réponde aux enjeux. L’un d’entre eux, c’est le middle management qui se retrouve dépourvu face à la révolution numérique.

Le middle management ? Pourquoi ?

Les nouvelles générations de salariés sont nées dans le numérique, contrairement aux précédentes. Il ne faudrait pas qu’en interne, il y ait des conflits générationnels ou culturels autour de ces questions. Entre des directions qui poussent vers la numérisation et des jeunes qui sont nés dedans, le middle management est pris en tenaille. La transformation numérique doit donc se faire aussi en interne. Elle peut être l’occasion de repenser les modes de fonctionnement au sein des entreprises.

Cela devient une question forte de dialogue social. Je voudrais que les partenaires sociaux se saisissent de ces enjeux. Il faudrait que l’offre de formation soit beaucoup plus développée. Là, la loi sur la formation professionnelle qui est issue d’un accord négocié offre une opportunité formidable. Dorénavant les salariés ont la possibilité de se former, d’avoir un compte personnel de formation. Il y a de plus en plus de formations qui sont proposées en ligne. Je dis aux entreprises et aux partenaires sociaux de se saisir de cette opportunité pour former en interne les salariés au numérique.

Notre dossier : Réforme de la formation professionnelle, ce qui change en 2015

C’est un peu un cri d’alarme que je pousse. Et ce n’est pas un hasard si je le fais maintenant. Ça fait neuf mois que j’ai été nommée. J’ai beaucoup observé, beaucoup écouté. Quand je compare avec le niveau d’éveil à ces enjeux dans d’autres pays, je me rends compte que la France n’est pas mal positionnée. Nous avons pour atouts des infrastructures très solides, et à la pointe. Notre pays est prêt à accueillir la transformation numérique. Il nous faut simplement un déclic culturel pour tirer parti de ces atouts.

Propos recueillis par Aurélie Barbaux, Emmanuelle Delsol et Charles Foucault.

 
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