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"Demain, les parents pourront voir leurs enfants jouer dans le jardin sur leur smartphone", prédit le président du Cnes

Entretien Jean-Yves Le Gall, le président du Cnes, explique pourquoi l’agence spatiale française (Cnes) se dote d’une nouvelle direction de l’innovation, pilotée par les besoins des usagers et non plus par les technologies.
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Demain, les parents pourront voir leurs enfants jouer dans le jardin sur leur smartphone, prédit le président du Cnes
Jean-Yves Le Gall president du CNES © Guittet Pascal

L'Usine Digitale - Internet par satellite, fusée réutilisable, satellites à propulsion électrique... Comment expliquer un tel foisonnement en termes d’innovations spatiales ?

 

Jean-Yves Le Gall - La cause racine de ce foisonnement, c’est l’abaissement du coût d'accès à l’espace. Depuis deux ou trois ans, les satellites sont entrés dans l’ère de la production industrielle et le prix du kilo en orbite a été divisé quasiment par deux. Par conséquent, de nouveaux entrants arrivent sur le marché avec de nouvelles idées. D’une part, les acteurs du "NewSpace" américain se multiplient, notamment les start-up californiennes qui fourmillent de projets. D’autre part, de nombreux pays émergents veulent disposer de leur propre système de télécommunications ou d’observation par satellites.

 

En parallèle, l’usage des technologies spatiales s’est grandement simplifié. Quelques ingénieurs derrière un pupitre suffisent pour opérer un centre de contrôle et de réception des images de satellite. Il y a dix ans, il en fallait une centaine. Aujourd’hui on fait pratiquement du spatial sur un PC !

 

Comment la filière spatiale s’adapte-t-elle à cette révolution ?

 

Les acteurs traditionnels tirent largement profit de l’augmentation de la puissance de calcul des ordinateurs. Ariane 6 va en bénéficier grandement. Au centre de lancement d’Ariane 5 en Guyane, les ordinateurs occupent tout un étage. Cet espace sera considérablement réduit pour Ariane 6. Les satellites ont aussi leur loi de Moore. Pour une masse donnée, leur capacité de transmission est multipliée par deux tous les quatre ou cinq ans.

 

Avec l’émergence de ces nouveaux acteurs, l’innovation change-t-elle de cap ? Se dirige-t-on vers un espace tourné vers plus de rentabilité ?

 

L’espace commercial a toujours été très rentable. Les grands opérateurs de satellites commerciaux affichent d’excellentes rentabilités. Toutefois, de nouveaux besoins émergent.

 

La connexion permanente à haut débit est au cœur des grands projets de constellations. On attend aussi des services ambitieux liés à l’amélioration des technologies d’observation satellitaire. Il s’agit ni plus ni moins d’avoir dans la poche l’équivalent d’un Google Earth en temps réel et en haute résolution. Demain, les familles pourront savoir si les enfants jouent dans le jardin en consultant leur smartphone ! Ce n’est pas un scénario à la James Bond (dans l’une de ses aventures, 007 est capable de lire une plaque d’immatriculation grâce au satellite, ndlr). Nous ne sommes plus très loin en termes de résolution.

 

Pourquoi croyez-vous autant au succès de ces nouveaux services ?

 

Les utilisateurs finaux, qui n’ont rien à voir avec la communauté spatiale au départ, inventeront les usages de demain. Les nouvelles applications répondront à des besoins réels et précis. Aujourd’hui déjà, à partir des images satellite, se multiplient des solutions conçues par des cabinets d’architectes, des services d’aménagement du territoire, des exploitants de réseaux GSM... Les possibilités son infinies. Ces futurs services satellitaires existeront et seront distribuées comme les applications de nos smartphones.

 

N’y a-t-il pas un risque "d’uberisation" de la filière spatiale qui pourrait voir ses services et sa technologie réduits à une commodité ?

 

Comme pour d’autres secteurs économiques, le débat va exister pour le spatial. Toutefois, on ne peut que se féliciter qu’il y ait de plus en plus d’utilisateurs des services satellitaires. Mais la communauté du spatial n’a pas une connaissance globale de ces utilisateurs et de leurs besoins. Elle doit s’ouvrir.

 

Nos équipes se sont récemment rapprochées des acteurs de la communauté de l’eau. Nos deux mondes sont a priori très différents, pourtant le futur satellite d’observation SWOT que nous développons avec la NASA fournira des mesures d’hydrographie précises des terres émergées et du littoral. Il sera alors possible d’imaginer des applications pour mieux gérer les ressources en eau douce. Ce sera certainement l’un des principaux enjeux des 10 ans à venir au niveau mondial.

 

Lire aussi notre dossier : Facebook, Google, SpaceX, Virgin et l'Europe se préparent à connecter le monde depuis le ciel

 

Auparavant, la filière spatiale n’avait pas ce souci du client ?

 

Il y a 15 ans, les premières constellations comme Globalstar ou Iridium ont été des succès techniques mais des échecs commerciaux. Pourquoi ? Parce qu’elles avaient été imaginées par les industriels du spatial pour faire du chiffre d’affaires. Les projets actuels de constellations sont beaucoup mieux nés car définis par les clients finaux, comme Google. Leur souci est de connecter la planète, quels que soient les moyens. Les discussions avec les représentants de Google X sont frappantes : ils sont focalisés sur leur objectif final et rapidement, on ne sait plus si on parle de satellites, de ballons ou de drones...

 

Comment le CNES se prépare-t-il à cette révolution des applications ?

 

La démarche d’innovation sera totalement renversée. Nous sommes en train de mettre en place une direction de l’innovation, des applications et de la science. Jusqu’à un passé récent, l’innovation au CNES émergeait essentiellement des ingénieurs. Elle était "technology driven". Désormais, les applications ne seront pas définies directement par nos équipes. Celles-ci seront à l’écoute des attentes des utilisateurs afin de définir les moyens à mettre à disposition de l’industrie pour développer les systèmes les plus pertinents. Nous avons déjà déployé cette approche pour les satellites à propulsion électrique. Nous avons écouté les souhaits des grands opérateurs de satellites et soutenu le développement par les industriels d’une nouvelle ligne de produits qui connait un grand succès commercial.

 

C’est pour cela que je passe beaucoup de temps à rencontrer des gens en dehors de la communauté spatiale. Pour les patrons de la constellation OneWeb, le spatial n’est pas une finalité. Leur seul objectif c’est de connecter leurs futurs clients avec un niveau de service satisfaisant en termes de temps de latence. De leur côté, les pays émergents expriment des besoins très concrets et ont une vision assez précise de ce qu’ils veulent. Il faut ensuite traduire leurs besoins en moyens réels que l’on peut mettre à leur disposition.

 

Dans cette nouvelle guerre de l’innovation, l’argent ne manque-t-il pas aux Européens ?

 

Google est capable de mettre un milliard de dollars sur la table pour avancer sur ses projets. Toutefois, on ne peut se contenter d’avoir les yeux rivés sur la Californie en regrettant de ne pas avoir le même dynamisme pour financer l’innovation et les start-up. L’argent aide mais ne représente pas une garantie de réussite. Même sans les budgets américains, la France et l’Europe spatiales affichent de très belles réussites : Ariane, Rosetta-Philae, les satellites de suivi du climat... La France tire son épingle du jeu avec une économie de moyens remarquable.

 

Sur quels projets travaille le CNES actuellement ?

 

Nous regardons la possibilité d’investir afin d’aider les industriels à passer le cap de la production de satellites à la chaine. Cela s’appliquerait à OneWeb mais pas seulement. Nous poussons également le projet de satellite MicroCarb, capable de cartographier à l’échelle planétaire les sources de gaz à effet de serre. Grâce à lui, nous pourrions mesurer si les engagements qui seront pris à Paris au cours de la Conférence COP21 sur l’environnement en décembre seront tenus.

 

Propos recueillis par Hassan Meddah et Patrick Déniel

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* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

2 commentaires

Teddy
14/09/2015 15h50 - Teddy

"Jouer sur leur smartphone dans le jardin" aurait été plus clair. Bien que dans le jardin, il devrait y avoir mieux à faire que jouer sur le smartphone, mais bon...

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lopezespe123
08/09/2015 20h44 - lopezespe123

Ne vaut-il pas mieux les voir jouer dans le jardin depuis le jardin ?

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