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"Il faut dépasser la tentation du protectionnisme face au numérique", alerte Philippe Lemoine

mis à jour le 08 novembre 2014 à 17H02
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Philippe Lemoine, Président de Laser, explique à L’Usine Digitale comment il entend mener la mission sur la transformation numérique de l’économie, que lui ont confiée, le 15 janvier 2014, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg et Fleur Pellerin.

Il faut dépasser la tentation du protectionnisme face au numérique, alerte Philippe Lemoine
"Il faut dépasser la tentation du protectionnisme face au numérique", alerte Philippe Lemoine © Pascal Guittet – L’Usine Nouvelle

L'Usine Digitale - On a parlé de choc, lorsque Bercy vous a confié la mission sur la transformation numérique de l’économie. Pensez-vous que l’État se trouve face à un choc, qu’il ne comprend pas très bien ?

Philippe Lemoine - Le problème est plus général. J’ai été frappé par les titres parus dans la presse économique française à l’automne 2013. On y parlait de Tsunami numérique, d’abri anti-numérique qui n’existe pas, de révolution numérique qui tue, d’en finir avec l’exception numérique, de 50 start-up qui peuvent tuer votre business

Ces articles reflètent une étape de prise de conscience dans le monde des entreprises et des milieux économiques. Elle est perçue par l’État comme une demande de protection qui risquerait d’entraver le développement des opportunités positives que la révolution numérique peut représenter. Derrière l’idée de cette mission d’anticipation, il y a donc l’idée de dépasser cette tentation de protectionnisme, pour proposer une vision plus équilibrée.

Visite surprise de François Hollande chez Vente privée. Inauguration d’un incubateur français à San Francisco. On a le sentiment que l’Élysée cherche à rattraper son retard en matière d’économie numérique. Est-ce la bonne méthode ?

Il me semble que cette mission s’inscrit dans un bon momentum. Il est clair que le Gouvernement vise à établir de nouvelles relations avec le monde des entreprises. Ce qu’il faut désormais, c’est dégager un référentiel et un langage qui inscrivent ces relations nouvelles dans la modernité. Les visites symboliques dont vous parlez y participent. J’espère que le rapport sur la transformation numérique y contribuera également.

La mission vous a été confiée par Bercy. Vous ne regrettez pas que ce ne soit pas par Matignon ou l’Élysée ?

C’est plus une question de procédure. Que ce soit Bercy qui fasse la lettre de mission permettait d’aller plus vite. Parmi les origines de cette mission, il y a ma candidature pour prendre la tête du Commissariat général à la stratégie et à la prospective. J’avais alors écrit plusieurs notes sur la transformation numérique de l’économie. Ce n’est pas l’orientation qui a été retenue pour le Commissariat. Mais sur le fond, toute une partie de la réflexion sur les enjeux de la transformation numérique et du dialogue avec les entreprises a fait son chemin, notamment à Bercy.

Arnaud Montebourg serait prêt à bouter Google hors de France. Ses déclarations donnent le sentiment qu’au sein du gouvernement tout le monde n’est pas d’accord sur la position à adopter vis-à-vis du numérique. Êtes-vous confronté à ces écarts de point de vue ?

Je n’ai pas senti, lors des discussions sur la mission, de divergence entre les ministres, ni sur la vision du numérique, si sur le périmètre de la mission.

Justement, une liste de secteurs était jointe en annexe de votre lettre de mission. Savez-vous déjà lesquels vous allez retenir ?

Il est encore trop tôt. Nous en sommes à mettre en place les moyens pour remplir la mission, qui comporte trois volets. Un de prospective et de pédagogie pour s’assurer que tout le monde partage le diagnostic. Le deuxième volet vise à fédérer les acteurs, en faisant réfléchir ensemble entreprises, partenaires sociaux mais également administration. Enfin, le dernier volet consiste à faire des recommandations et des propositions d’actions, aussi bien pour les pouvoirs publics que pour les acteurs eux-mêmes.

Une demi-douzaine de secteurs pourrait être retenus : il ne devra pas s’agir uniquement des secteurs cristallisant le plus de difficultés à ce jour, mais de secteurs représentatifs des enjeux auxquels font face les organisations dans la transformation numérique de l’économie.

Un correspondant permanent de la DGCIS, Benoît Blary, a rejoint la mission. Elle aura deux rapporteurs : Alexandre Moatti, du Conseil général à l’économie et Tania Lasisz, du SGMAP. Et nous avons déjà monté un groupe d’experts, qui s’est réuni pour la première fois début février. Il va travailler sur le choix des secteurs, en commençant par réfléchir à la notion même de secteurs, de métiers, de filières. Enfin, nous finalisons la sélection d’un cabinet de consultants qui fournira un appui sur le périmètre complet de la mission.

Qui avez-vous nommé dans votre groupe d’experts ?

Ce groupe rassemble trois types de profils. Ceux qui font le lien avec les institutions comme Benoît Thieulin, président du CNNum, Loïc Rivière, vice-président du Comité Stratégique de la filière numérique ou Pascal Faure, directeur général de la DGCIS. Il y a ensuite des représentants du monde du travail et des entreprises ou organisations traditionnelles qui s’ouvrent au numérique comme Serge Gauthronet qui anime l’Arete, un Cabinet d’expertise auprès des Comités d’entreprise, Dominique Levent qui est responsable de l’innovation ouverte chez Renault ou Henri Verdier qui dirige Etalab.

Il y a enfin des experts issus de l’écosystème de l’innovation comme Nicolas Colin qui – après son rapport – anime l’incubateur The Family, Marie-Vorgan Le Barzic, déléguée générale de Silicon Sentier, François Véron, capital-risqueur (New fund) et Marie-Noéline Viguié, animatrice de Nod-A, une structure qui accompagne les démarches d’innovation ouverte.

La première mission du groupe est de déterminer les secteurs sélectionnés ainsi que sa manière de fonctionner. Il s’agira ensuite d’analyser les enjeux transversaux puis de travailler sur l’architecture des propositions. Nous avons établi le calendrier jusqu’en juillet 2014, date de la remise du rapport de la mission.

Comment allez-vous nourrir la réflexion ?

Nous allons avoir quatre semaines de cadrage. Et ensuite trois semaines de préparation méthodique. Avec une première vague de tables rondes dans laquelle nous allons auditionner les acteurs des secteurs que l’on va retenir, pour établir des diagnostics partagés. Suivra une phase de 5 ou 6 semaines de bilan. On travaillera enfin sur les positions d’action. En repartant sur des auditions, puis trois ou quatre semaines de tables rondes, auxquels pourraient participer les ministres, Fleur Pellerin, notamment. Les tables rondes se dérouleront sous la forme de journées de co-construction, un peu sur le modèle des réflexions des "Enjeux numériques" de la Fing (Fondation Internet nouvelle génération).

Y a-t-il des grandes idées que vous souhaitez faire passer via cette mission ?

Il s’agit d’abord d’anticiper pour créer l’espace de positiver. Puis d’aller chercher des pistes d’action ailleurs que sur des cadres uniquement juridiques ou fiscaux, comme on a pu le tenter par exemple sur la livraison gratuite d’Amazon pour protéger les libraires.
J’aimerais aussi faire passer l’idée que, comme pour animer des démarches l’innovation ouverte dans les entreprises, il faut des lieux physiques. La mission va se doter de son propre lieu. Il n’est pas encore installé, mais il ressemblera aux lieux de créativité. Il aura bien sûr son équivalent numérique, pour s’ouvrir à des contributions, des idées extérieures.

L’enjeu ne se limite plus à ces deux grands volets de l’action publique qu’étaient une politique d’offre visant les entreprises du secteur numérique et une politique d’usage, souvent limitée à l’équipement technologique des PME. Aujourd’hui, on parle de transformation numérique car en dehors du monde des entreprises, il y a un acteur nouveau qui est apparu, c’est le grand public. C’est à partir de lui que se font les innovations, s’établissent les nouvelles positions dominantes. C’est à partir de lui que se sont constitués, en matière d’intermédiation, des géants que craignent les entreprises classiques.

Ces géants sont habitués à aller capter dans le grand public l’intelligence collective, alors que les entreprises traditionnelles, françaises notamment, commencent juste à s’ouvrir à l’innovation ouverte, en commençant par les collaborations B2B. Dans certaines petites entreprises, il y a bien cette culture. Mais il reste très difficile pour elles de faire le parcours qui les amèneraient à devenir un grand groupe.

Propos recueillis Aurélie Barbaux et Thibaut de Jaegher

 
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