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"Il faut se méfier de l'engouement pour les licornes, ce sont des animaux chimériques" prévient Steven Hearn

Entretien Steven Hearn est président de Scintillo. Il exploite la DSP de la Gaîté lyrique où se trouve Créatis, un incubateur de start-up culturelles, qui essaime à Cotonou et à Dakar. Auteur d’un rapport remarqué sur l’entreprenariat culturel, Steven Hearn, qui n’est pas selon ses mots “un entrepreneur de la rupture”, revient dans cette interview sur les liens entre le numérique et la culture et la meilleure façon de soutenir les entrepreneurs culturels. Entre subvention et incitations et fait l'éloge du ban de poissons, l'organisation la plus performante à l'avenir selon lui.
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Il faut se méfier de l'engouement pour les licornes, ce sont des animaux chimériques prévient Steven Hearn
Steven Hearn est le président de Scintillo, il exploite la DSP de la Gaîté lyrique. © D.R.

L’Usine Digitale : Vous allez ouvrir un incubateur culturel en Afrique. Pour quelles raisons ?

Steven Hearn : Nous venons de reprendre un équipement culturel au Bénin, à Cotonou ou nous souhaitons accueillir des entrepreneurs de la filière musicale pour aider à la structuration du secteur et nous préparons l’installation d’un Créatis à Dakar au Sénégal. Notre but est de créer des incubateurs similaires à celui que nous avons ici, à la Gaîté lyrique. C’est un projet sur lequel nous travaillons depuis juin dernier. A Dakar, nous voudrions héberger une quinzaine d’entreprises culturelles. Nous souhaitons ainsi faire advenir une génération d’entrepreneurs capables et éclairés.

 

Qu’apportez-vous sur place ?

Notre démarche est plus d’apprendre à pêcher, plutôt que de livrer le poisson. Sur place, il y a déjà une vraie effervescence culturelle, une nouvelle génération qui s’investit dans le développement du continent. La rencontre avec Lionel Zinsou (économiste, Premier ministre du Bénin de juin 2015 jusqu'en avril 201, ndlr) a été importante. Il me disait combien il y avait beaucoup d’initiatives mais qu’il fallait maintenant les structurer, les porter plus haut...

 

Nous apporterons le savoir faire que nous avons acquis ici, mais il n’est pas question de le dupliquer sans prendre en compte les spécificités locales. Aussi, nous confierons la gestion et la conduite de nos incubateurs à des Africains recrutés sur place. Nous n’allons pas, comme d’autres, créer en Afrique des salles de concert comme il en existe à Paris ou New York et gérer par des équipes de la métropole. La culture n’est pas du tout la même, les attentes du public non plus.

 

Nous voulons travailler dans la durée et aider cette génération d’entrepreneurs culturels a devenir des interlocuteurs organisés, fiables. Pour nous, un entrepreneur culturel crée un pont - comme un intermédiaire - entre un projet artistique et un public. L’Afrique n’est pas un continent vierge, nous n’arrivons pas avec des solutions toutes faites. Au Sénégal, nous nous appuyons sur un incubateur qui existe déjà mais qui est plus orienté vers les technologies. Nous les accompagnons vers des projets plus culturels au sens large.

 

Vous parlez de médiation entre le produit et un marché. Est-ce à dire qu’un marché culturel a émergé dans les deux pays où vous êtes présent ?

Beaucoup de grosses entreprises culturelles (type major de la musique) sont allés en Afrique, ils ont trouvé des talents et les ramené en Europe ou aux Etats-Unis. C’est ce que nous ne voulons pas faire. Il s’agit plutôt de s’appuyer sur des structures locales pour participer de manière équilibre au développement de ces talents.

 

Nous sommes aidés par toute une nouvelle génération d’Africains et Africaines qui reviennent en Afrique, qui ont un pouvoir d’achat élevé et l’envie de faire des choses, de porter des projets… Souvent les enfants des fonctionnaires qui ont voyagé

 

L’Afrique possède aussi un atout indéniable. En caricaturant un peu, je dirais qu’on est quasi passé de rien au smartphone. On le voit quand on se promène dans la rue : tout le monde est connecté en permanence.

 

Revenons à Paris. Quel bilan tirez-vous de Créatis, l’incubateur que vous avez crée il y a plus de 4 ans ?

Nous hébergeons 40 entreprises culturelles simultanément, qui toutes utilisent d’une façon ou d’une autre le numérique, comme moyen, comme médium, plutôt que comme finalité. Pour cela, nous avons près de 1000 mètres carrés ici à la Gaîté Lyrique et boulevard de Sébastopol. Créatis a accueilli 105 entreprises en 4 ans, accompagné la création de plus de 350 emplois pérennes, aidé à lever 8 millions de capitaux privés. Toutes ces entreprises ont cumulé plus de 22 millions de chiffres d’affaires...

 

A l’origine nous voulions rendre visible ces entreprises singulières, qui demandent un accompagnement spécifique que les autres structures d'accompagnement n’étaient pas toujours à même de leur proposer. Elles sont faiblement capitalisées, relativement isolées et leur activité ressemble à celui du développement de prototypes.

 

Pour l’accompagnement, nous avons appris en marchant, au fil du temps. Je leur ai beaucoup raconté mon parcours, mais aussi organisé des master class ou des sessions de formation. C’est très important de pouvoir rencontrer quelqu’un qui a eu le même problème, pour aider à le résoudre.

 

Nous avons voulu les aider à grandir, à se tenir sur leurs deux jambes. Nous ne prenons pas de capital dans les entreprises que nous hébergeons. Nous ne profitons pas de ce moment de fébrilité qu’est l’amorçage d’une nouvelle activité. Nous n’avons pas l’ambition de créer des mastodontes ou des gens qui feront des super levées de fonds, mais des entreprises solides, viables sur le marché difficile des produits et services culturels. Des entreprises qui ont du sens. C’est pour cela que je suis méfiant de l’engouement pour les "licornes" (ces entreprises valorisé à 1 milliard de dollars). Ces licornes ne sont-elles pas des chimères ?

 

Le 10 juin, vous lancez une sorte d’appel, puisque vous organisez les creative industries pitch session, soit une journée durant laquelle des entreprises vont venir se présenter. Quel est votre but ?

Nous avons déjà organisé des événements similaires. C’est une opération de sensibilisation notamment à l'attention des financeurs et des business angels. Avec nos partenaires, l’incubateur du 104, celui de Paris & Co et de showroomprivé, nous voulons montrer que les entrepreneurs culturels existent, qu’ils sont très créatifs. Je serais satisfait de la journée si certaines des entreprises présentes ont réussi à convaincre des financeurs que leur projet est utile, globale et… désormais financé !

 

Cela n’est pas acquis aujourd’hui ?

Il y a encore parfois une méfiance ou même une défiance, sans doute historique. On associe encore entreprise culturelle à l’idée d’une rentabilité incertaine, de modèles économiques instables, une gestion artistique et approximative, un management hasardeux... Nous avons prouvé le contraire. Et les choses ont bougé depuis notre création puis ensuite encore avec la multiplication des espaces d’incubation dédiés à la culture (Fabrique104, Cargo…). En outre, il faut se rappeler que beaucoup des grands changements dans le monde numérique viennent des industries culturelles. Je pense à Napster, Netflix, Itunes, YouTube... L’industrie culturelle a inventé les nombreux modèles économiques qui vont avec. Même si cela n’a pas toujours été simple, je le reconnais...

 

N’est-ce pas très franco français avec cette idée que la culture est par nature déficitaire et qu’il faut financer à l’aide de subventions ?

Il y a de ça. Cela s’explique aussi par cinquante ans de formidables politiques culturelles qui ont protégé la création, maillé le territoire d’équipements culturels mais qui ont peut-être isolé la culture de la sphère économique, que je distingue franchement de celle de la finance, néfaste. 

 

Au-delà de la nécessaire protection de la création artistique, nous vivons encore avec l’idée que la subvention est là pour combler un déficit structurel. La subvention pourrait être un levier, un investissement. Cela n’a pas toujours aidé conséquemment les entreprises à devenir compétitives ou a être vues comme telles. C’est toute l’ambiguïté de l’exception culturelle. D’un côté, c’est une bonne chose car elle protège une singularité, une fragilité, mais elle peut retarder la confrontation avec le marché et empêcher parfois son adaptation aux mutations sociétales.

 

Quel est le profil des entrepreneurs que vous accueillez ici ?

Ce sont des gens très motivés, très convaincants. J’avoue que c’est pour moi un critère essentiel. Ensuite, les plus jeunes ont cette particularité qu’ils n’attendent plus rien de la puissance publique. Ils ont un projet, ils retroussent leurs manches et ils foncent.

 

Tout à l’heure, vous avez insisté sur les échanges entre les entreprises incubées. Comment cela marche-t-il ?

Je crois beaucoup au système du banc de poissons. Chacun est petit mais l’ensemble est fort, autonome et surtout très agile. De petites entités, des associations, des TPE, des PME, si elles réussissent à créer entre elles des connections fortes peuvent créer un ensemble aux propriétés intéressantes. Certaines partagent un comptable, d’autres réfléchissent ensemble sur un nouveau produit… Tout est possible dans l’échange, le dialogue et la confiance.

 

Si vous donnez un coup d’épée au milieu d’un banc de poissons, il est perturbé mais va se réformer plus loin. Il s’adapte. A l’inverse, si vous faites la même chose avec un gros poisson, il est coupé en deux ! Je suis persuadé qu’un jour des entreprises organisées sur ce modèle pourront concurrencer les GAFA et autres grandes entreprises concentrés et monopolistiques...

 

Quel serait leur atout pour réussir à gagner ce combat ?

Je crois que le capital ne fait pas tout. Il faut s’intéresser davantage aux liens entre les entités, aux contrats qu’elles nouent. Regardez l’erreur que commettent souvent les grands groupes qui rachètent des start-up. Elles pensent qu’avoir le capital fait tout et au fond se plantent, à plus ou moins long terme, parce qu’elles ignorent les liens qui existent dans le banc de poissons, pour reprendre cette image. Dans une économie de ce type, ça ne sert à rien d’acheter un poisson. Et une fois qu’il est isolé, sa valeur disparaît.

 

Que leur manque-t-il pour y arriver ?

La puissance publique pourrait avoir un rôle plus encourageant pour créer ces liens, pour aider le secteur à se structurer sans perdre son indépendance. Certaines structures d’investissement public s’intéressent beaucoup trop au retour sur investissement. Cela devient leur seul critère. C’est bien sûr très important, mais ça ne peut pas être le seul moteur.

 

De même, faire l’apologie de l’entrepreneur qui veut devenir milliardaire est pour le moins curieux et ce n’est sûrement pas ce qu’attendent prioritairement les entrepreneurs. Les entrepreneurs incubés ici m’envoient des SMS quand ils ont recruté, quand ils ont créé de l’emploi, eu leur premiers clients... Cela est encore arrivé récemment, un entrepreneur me prévenait qu’il venait de créer le dixième emploi et il était plus heureux que si ça avait été son premier million !

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2 commentaires

Olivier Rivière
22/10/2016 12h44 - Olivier Rivière

Quel plaisir d'écouter (bon, de lire) un entrepreneur qui pense en dehors des normes de la pensée unique actuelle! Et de voir que ses idées fonctionnent ...

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Zapo Babilée
19/05/2016 09h46 - Zapo Babilée

Où et quand peut on communiquer sur des projets au Sénégal ?

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