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Intelligence artificielle : quel est le secret de l’écosystème si attractif de Montréal ?

Reportage NeurIPS, la plus importante conférence mondiale en apprentissage machine (machine learning), vient de se tenir du 8 au 14 décembre dernier à Vancouver, au Canada. L’occasion de découvrir, à Montréal, à l’autre extrémité du pays, l’un des écosystèmes les plus en pointe en matière d’intelligence artificielle. Visite guidée.
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Intelligence artificielle : quel est le secret de l’écosystème si attractif de Montréal ?
Intelligence artificielle : quel est le secret de l’écosystème si attractif de Montréal ? © Kévin Deniau

Ses chaussées défoncées lui donnent l’impression d’avoir été laissé à l’abandon. Avec ses petites maisons d’ouvriers, l’ancien quartier industriel du Mile-Ex, au nord de Montréal, est pourtant, au contraire, en train de devenir un repère d’artistes, de hipsters et d’adresses branchées.

 

C’est ici, entre les rues Saint-Urbain et Saint-Zotique, que bat le coeur de l’écosystème dédié à l’intelligence artificielle (IA) de la métropole. Devant nous, deux imposants bâtiments en briques, tout juste rénovés à grand frais. Officiellement dénommé O Mile-Ex, l’édifice a été, dès son inauguration en janvier dernier, surnommé la "cité de l’intelligence artificielle" par les médias locaux.

 

Cette ancienne manufacture textile rassemble en effet l’institut québécois d’intelligence artificielle Mila (l’acronyme de Montréal Institute for Learning Algorithms), les start-up montréalaises Imagia et Element AI, qui a déjà levé plus de 300 millions de dollars canadiens depuis sa création en 2016, un incubateur d’entreprises, mais aussi des laboratoires en IA de Facebook, Samsung, Google, d’une grande banque canadienne et de la société française Thalès.

 

Une impressionnante concentration de cerveaux… qui s’est opérée "de manière un peu accidentelle", témoigne Valérie Pisano, présidente et chef de la direction de Mila. "À partir du moment où on a décidé de s’y installer, plusieurs autres acteurs ont suivi le pas. Ça s’est plus fait par synchronicité que par une volonté concertée."

 

 

Un apôtre visionnaire nommé Yoshua Bengio

Il faut dire que Mila regroupe, selon sa présidente, la plus grande communauté académique en apprentissage profond dans le monde, avec plus de 400 chercheurs et une soixantaine de professeurs. De quoi justifier sa force d’attraction auprès de tout un écosystème. Et, au final, de valider la vision d’un homme, dont le nom revient constamment au fil des discussions : Yoshua Bengio. Né à Paris de parents marocains et arrivé sur les bords du Saint-Laurent à l’âge de 12 ans, ce chercheur en informatique est l’un des pionniers du deep learning et lauréat du prix Turing 2018, l’équivalent du Nobel pour l’informatique, en compagnie du torontois Geoffrey Hinton et du français Yann Le Cun.

 

Si ses compagnons ont été embauché respectivement par Google et Facebook, lui a refusé les offres alléchantes du privé pour rester dans le monde académique. "Il faut que la richesse créée par l’IA ne s’accumule pas à un seul endroit, comme en Chine ou dans la Silicon Valley, mais profite à un plus grand nombre," déclarait-il à L’Usine Digitale en décembre dernier. Sa stratégie ? Créer une masse critique de chercheurs à Montréal pour faire de sa ville d’adoption une référence en IA.

 


Yoshua Bengio lors de la cérémonie de célébration de son prix Turing

 

Voici son raisonnement : cette masse critique permet d’attirer d’autres chercheurs, de former des étudiants et donc, au final, de faire venir des entrepreneurs et des laboratoires industriels. "Le pôle d’attraction de Montréal, c’est son talent. C’est la raison pour laquelle Microsoft, Facebook ou Google ont décidé de s’établir ici", confirme Valérie Pisano.

 

Pour enclencher ce cercle vertueux, le professeur Bengio a donc créé dès 1993 ce qui allait devenir Mila, au sein de l’Université de Montréal. Après des années de travail dans l’ombre, les choses s’accélèrent subitement en 2017 et les déterminants de la force de l’écosystème montréalais se mettent en place.

 

Un cluster public-privé

Premièrement, la puissance publique investit massivement. Dès 2017, le Canada se dote d’un plan stratégique en IA – une première mondiale – doté d’une enveloppe de 125 millions de dollars canadiens pour créer des chaires scientifiques "afin de recruter ou maintenir en poste certains des plus grands chercheurs en IA du monde". Mila en obtiendra 44 millions de dollars canadiens. Le gouvernement du Québec, lui, annonce dans la foulée un financement de 100 millions de dollars canadiens sur cinq ans pour créer une grappe en IA. "Cette volonté de nos gouvernements est déterminante. On n’y arriverait pas par nos seules fins," indique Valérie Pisano. Mila, organisme sans but lucratif, est ainsi financé au trois quart par le public.

 

Deuxièmement, la culture collaborative québécoise fait une nouvelle fois ses preuves : les universités de Montréal et de McGill, HEC Montréal et Polytechnique Montréal décident de regrouper leurs forces et leurs chercheurs. "C’est du jamais vu !", lance Guy Breton, le recteur de l'Université de Montréal. "Arriver à faire ça en France… good luck !" ironise Simon Lacoste-Julien, ancien chercheur à l’INRIA à Paris, et revenu au pays en 2016, attiré justement par ce bouillonnement alors qu’il était en passe d’obtenir sa citoyenneté française.

 

 

"Cela n’empêche pas chaque université d’avoir ses propres orientations et programmes. Mais il faut une bonne dose de réalisme : chacun a compris qu’il fallait s’unir pour avoir des chances de créer un pôle exceptionnel à Montréal," explique Valérie Pisano. Troisièmement, les entreprises sont pleinement intégrées dans ce cluster. "Mila est un centre de recherche pour inspirer l’innovation, le transfert technologique mais aussi les réflexions autour des enjeux sociaux de l’IA," résume sa présidente. D’où la Déclaration de Montréal pour un développement responsable de l’IA, publiée l’année dernière.

 

Il n’est ainsi pas rare de voir certains professeurs partager leur temps entre l’académique et le privé. Par exemple, Doina Precup et Joëlle Pineau sont respectivement directrice du laboratoire en IA de Deepmind (Google) et Facebook et professeures à l’Université McGill. Simon Lacoste-Julien, professeur à l’Université de Montréal dédie, lui, une journée par semaine au labo en IA de Samsung, dont il est directeur.

 

"Ce modèle hybride s’est beaucoup développé ces cinq dernières années. Il faut pouvoir malgré tout garder sa liberté académique et, personnellement, je voulais continuer à former des étudiants," explique-t-il. Sans nier les difficultés que pose la différence de ressources, quand il suffit de franchir un couloir pour voir son salaire multiplier par deux ou trois. Il n’empêche, ce pragmatisme fait que, en deux ans, Mila n’a perdu aucun professeur.

 

 

Des synergies grâce aux collisions

À l’intérieur des lieux, l’ambiance est studieuse. À peine entend-on les cliquetis des claviers. Les murs vitrés, eux, sont griffonnés de formules mathématiques. Au coin, une pancarte demande avec humour de ne pas nourrir les chercheurs. Au rez-de-chaussée, des tables de ping pong, un babyfoot, et, projetée au mur, la liste des locataires de l’immeuble. Ce lieu de rassemblement en fait-il pour autant un lieu de synergies ?

 

"Assurément, estime Philippe Beaudoin, cofondateur et premier vice-président à la recherche de l’entreprise Element AI. Le rapprochement entre chercheurs permet ce que l’on appelle des collisions. Ces dernières sont une des clés pour réussir à opérationnaliser concrètement les recherches en IA."

 

 

Un concept également repris par Siegfried Usal, vice-président de l'innovation numérique et directeur général de Thalès solutions numériques. "Pour innover, il faut développer ces collisions physiques entre des personnes qui ne viennent pas toujours du même milieu et des mêmes fonctions. Être derrière un écran à 5000 km, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour créer de la valeur sociétale." Concrètement, la soixantaine de personnes de l’entreprise française travaillent ici par exemple sur des projets médicaux, de certification d’algorithmes pour des trains autonomes ou d’optimisation de trajectoires d’avions de ligne, avec des professeurs de Mila.

 

"La science se fait par des collaborations et des rencontres, ajoute Simon Lacoste-Julien. Les visiteurs lâchent souvent un “Wow” quand ils viennent ici, tellement ils trouvent cela stimulant... et attirant !" Un constat partagé. "Cette concentration physique est en effet un atout pour attirer des chercheurs de calibre mondial. Chez nous, il y a par exemple des stagiaires de recherche de 12 universités différentes à travers le monde," reconnaît Philippe Beaudoin. Au Mila, deux tiers des étudiants sont étrangers. "Il y a une espèce de sentiment d’appartenance à une communauté ici qui est un facteur d’attrait intangible," renchérit Siegfried Usal.

 

 

Si les investissements globaux en IA (plus de 2 milliards de dollars canadiens depuis 2016 selon Montréal International) restent mesurés par rapport à d’autres pôles mondiaux, la métropole québécoise a toutefois réussi à tirer son épingle du jeu grâce à sa créativité, analyse le dirigeant français. "Moins vous avez d’argent, plus vous êtes innovant. Et cette créativité vient non seulement de cette sorte de colocation mais aussi de la culture propre à Montréal : cette empreinte francophone dans un milieu anglophone fait que les gens sont habitués à voir la différence et à apprécier la diversité."

 

En sortant de l’édifice, le calme de la rue (à la chaussée défoncée) est troublé par les pelles mécaniques qui s’affairent à la construction d’un nouvel immeuble, juste en face. Son prochain occupant ? Microsoft, qui souhaite, aussi, se rapprocher du coeur de l’écosystème.

 

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