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[Interview] France Digitale donne une leçon de numérique aux politiques

Entretien Le "grand chambardement" en cours va bien au-delà des sphères technologiques et économiques, selon Jean-David Chamboredon, PDG d'ISAI et co-président de France Digitale. L'association d'entrepreneurs et d'investisseurs français veut que les candidats à la présidentielle de 2017 en prennent conscience et que la transformation numérique devienne un sujet majeur de la campagne.

mis à jour le 27 septembre 2016 à 11H52
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France Digitale donne une leçon de numérique aux politiques
Jean-David Chamboredon, President exécutif du fonds d'investissements ISAI et co-président de France Digitale. © Pascal Guittet

L'Usine Digitale : Le 29 septembre France Digitale organise son rendez-vous annuel, le France Digitale Day, autour de quatre thématiques dont trois sont plus "humaines" qu'économique ou technologique : Work, Education et Humanity. Pourquoi ce choix ?

Jean-David Chamboredon : Parce qu'on a la conviction que l'on vit un grand chambardement. La vague de transformation mondiale entrainée par le numérique et la tech ne se ralentit pas, elle s'accélère. Et cela nous oblige à nous poser des questions très simples : Que va-t-il arriver aux gens qui travaillent ? Dans moins de 5 ans un robot fera le boulot d'une personne qui aujourd'hui prend des dossiers, coche des cases et les met dans des bannettes. Qu'arrivera-t-il alors à cette personne ?

 

Et comment faire pour que la nouvelle génération soit prête pour ce nouveau monde ? Si l'éducation ne change pas, les diplômés qu'elle produira seront en décalage avec le monde du travail dans lequel ils arriveront. La seule qualité d'un étudiant est finalement sa capacité à apprendre, et non une somme de savoirs qui l'accroche au XXe siècle, le projette dans le passé.

 

Concernant l'humanité, le sujet c'est qu'internet peut être considéré comme le meilleur outil de recrutement des terroristes, mais aussi comme le moyen pour un paysan africain de mieux vivre, parce qu'il peut vendre ses produits sans intermédiaires, ce qui va lui permettre de toucher plus d'argent… Internet est le réseau d'un monde globalisé, il porte des menaces et des opportunités.  C'est tout cela que l'on veut illustrer.

 

Alain Juppé et François Fillon sont vos deux premiers speakers. Avez-vous le sentiment que ces sujets vont être traités au cours de la campagne pour les présidentielles de 2017 ?

Nous travaillons beaucoup avec le gouvernement et les parlementaires et avons eu l'occasion d'interagir avec de nombreux candidats à la primaire de droite. Il y a un intérêt pour le sujet mais de façon assez diluée et conservative. Si certains ont réellement travaillé dessus, François Fillon notamment, aucun ne prend le numérique comme la principale priorité... le burkini c'est plus important.

 

Je crois que Nicolas Sarkozy est le moins intéressé de tous, parce qu'il pense qu'il sera élu sur d'autres sujets que l'économie. Il sera là malgré tout, aux côtés de François Fillon, Alain Juppé, Jean-François Copé, Nathalie Kosciusko-Morizet et Bruno Le Maire, aux Primaires de l'économie que nous organisons avec l’ACSEL, CroissancePlus, France Biotech et le METI, ce 27 septembre. On observe quand même la présence du numérique dans les programmes des uns et des autres.

 

En quoi sont-ils conservateurs ?

Le conservatisme c'est vouloir mettre une digue plutôt que surfer. Le monde du travail va changer dramatiquement dans les années à venir. Cela va générer des mauvaises nouvelles : de nombreux postes disparaitront car des robots logiciels seront capables de les faire (tâches administratives, réponse aux clients...). Mais nous allons assister dans le même temps à l'émergence d'une multitude de jobs d'indépendants, contributeurs d'une économie "on demand" et qui trouveront leurs missions sur web. Si le premier changement est inéluctable, il faut savoir accompagner le second, le favoriser...

 

Alain Juppé que j'ai interpellé sur ce sujet il y a six mois, considère par exemple que cette armée d'indépendants constitue une forme de concurrence déloyale à des business traditionnels. La réaction logique serait alors d'empêcher que cela arrive. Ainsi les robots prendraient les jobs des uns tandis que les indépendants ne trouveraient pas d'activités, pour des raisons légales, juridiques ou réglementaires. Des emplois seront perdus de tous les côtés.

 

Spontanément, les hommes politiques se croient dans l'obligation de protéger les gens. Mais les gens ne leur demandent pas de les protéger. Ils leurs demandent d'anticiper. Un homme politique qui aurait une grande conscience du chambardement numérique que nous sommes en train de vivre dirait : "Mon but n'est pas de vous protéger, c'est de vous avertir pour que nous saisissions cette opportunité." Uber a sans doute été le premier créateur d'emplois en France en 2015. Mais face à ce qui parait pourtant inéluctable, les pouvoirs publics ont par nature plutôt tendance à se raidir. En freinant cette dynamique, c'est surtout les acteurs européens qu'ils empêchent de se déployer...

 

Les réactions à la loi Travail et à l'arrivée d'Uber ne montrent-elles pas le contraire ?

La loi Travail est une loi du XXe siècle, pas une loi du XXIe siècle. Au bout du compte, la loi Travail n'est qu'un aménagement du dialogue social dans les grands groupes. Notre but est de faire prendre conscience aux leaders politiques que le sujet n'est pas de savoir si on peut élire, dans une entreprise, des représentants qui ne sont pas dans des syndicats et si on peut faire des référendums dans des boites. Le sujet c'est d'imaginer un monde dans lequel l'offre est totalement fragmentée, à travers un nombre d'indépendants extraordinairement important et une économie de service qui fait que l'humain contribue localement à une économie globale et connectée.

 

L'économie du XXe siècle était une économie de territoire : une entreprise était leader sur son secteur dans son département. Ça n'existe plus. Au XXIe siècle la planète est une grande market place, avec des gens qui contribuent de manière immatérielle à cette plate-forme mondiale, et des gens locaux qui font le lien avec le monde réel pour livrer une pizza ou donner un cours de maths ou conseiller un chef d'entreprise sur un sujet… et cela change foncièrement la notion d'économie en rendant accessible à tous l'offre et la demande.

 

Il y a dans la loi El Khomri, un article qui évoque une sorte de responsabilité sociale des plateformes, pour qu'elles proposent une assurance, prennent en charge les accidents du travail… Notre écosystème est d'ailleurs assez ouvert à cela. Si on arrive à trouver les bons mécanismes, ce serait même une façon pour les acteurs européens de lutter contre les acteurs américains qui ne proposent pas ces avantages aux indépendants. Mais cet article de la loi Travail n'est qu'un premier pas, marginal, et qui n'a pas du tout fait l'objet de débat.

 

En marge du Tour de France Digitale, vous avez mené une consultation dans une dizaine d'écosystèmes French Tech, en France et à l'étranger. Qu'en avez-vous tiré ?

En sont sorties deux choses un peu contradictoires : les entrepreneurs du web sont des entrepreneurs français comme les autres, ils ont les mêmes récriminations et ils attendent beaucoup de l'Etat... sans doute trop. Les entrepreneurs partis s'installer à Londres, New York et San Francisco n'attendent, eux, rien de l'Etat français. Ils vivent dans un monde plus fluide d'un point de vue entrepreneurial, mais aussi dans un monde plus compétitif, moins protecteur. Leur constat est plus dur sur les inefficacités françaises et leurs propositions plus créatives. En France les idées les plus originales sont venues de Lille et de Paris.

 

Ces observations suscitent une réflexion : Faut-il raisonner à l'échelle des pays ou à l'échelle des villes ? J'ai le sentiment que les métropoles French Tech en région n'ont pas très envie d'être connectées à Paris, et c'est étonnant. Parce que pour faire son premier tour de table un peu significatif, une start-up en région aura besoin des parisiens. C'est une espèce de de réseau hiérarchique. C'est un fantasme que d'imaginer avoir dix clusters mondiaux en France.

 

Sur ce sujet des investissements, Paris peut-elle bénéficier du Brexit ?

À moyen terme peut-être. À court terme, l'effet sera plutôt négatif. L'incertitude peut créer un tarissement des investissements internationaux en Europe. Jusqu'ici Londres jouait le rôle de hub double face en Europe : une face parle aux Américains, aux Émiratis, aux Chinois, l'autre face parle aux Européens. Pour l'instant Paris ne parle qu'aux Européens, tout comme Berlin d'ailleurs. Et les investisseurs étrangers vont dans un premier temps ne plus investir en Europe.

 

Pour qu'ils investissent en France ou en Allemagne, il va falloir créer des passerelles à travers des gens qui parlent le même langage, qui font du business ensemble… Mais avant que les Américains ne se disent que la France est un pays sûr du point de vue juridique et raisonnable du point de vue business, il va falloir faire preuve de beaucoup beaucoup beaucoup de bonne volonté. L'effet Dailymotion est encore monstrueux…

 

Avant son départ de Bercy, Emmanuel Macron avait pour obsession l'attractivité des investisseurs étrangers. A-t-il fait bouger les lignes ?

Emmanuel Macron est l'homme politique qui exprime de la meilleure façon un constat qui nous semble être le bon sur l'état économique de la France et de ce qu'il se passe dans le monde. Cela s'explique par deux choses : il est plus jeune que les autres hommes politiques (il a 38 ans quand les autres en ont plutôt 60), et il est très pédagogue. Mais il est très difficile de juger son action. Sa loi Macron était une somme de petites mesures. Parmi elles, la réforme des actions gratuites nous a grandement satisfaits. Elle est plébiscitée par toutes les entreprises qui veulent faire de l'actionnariat salariés qu'il s'agisse de start-up, de PME, d'ETI ou de grands groupes. Mais depuis ?

 

À sa décharge, j'ai l'impression qu'il est impossible de réformer la France sans être à la fois ministre de l'Économie, des Finances… et du Travail. Si un investisseur américain pense qu'à Paris il va payer 75% d'impôts, il y a peu de chance qu'il vienne. Les sujets fiscaux sont très importants. Mais il y a pire : ce que nous disent tous les étrangers c'est que le principal handicap de la France demeure le manque de flexibilité du code du travail.

 

Comment cela se traduit-il ?

Aux Etats-Unis, une start-up qui fait une levée de fonds embauche 50 personnes et en vire 20 au bout d'un an. La même boite en France en embauchera 10 ou 20, pas plus, de peur de se retrouver coincée avec des profils qui ne lui vont finalement pas. Elle va donc aller moins vite que sa consoeur américaine, et perdre en attractivité...

 

En France, l'écosystème digital est en chômage négatif. Un développeur ne cherche jamais un boulot plus de deux heures. On devrait pouvoir prendre des risques sur les embauches. Malheureusement, en France, le code du travail empêche l'hypercroissance (à quelques exceptions près comme Blablacar).

 

Une boite en hypercroissance c'est comme une équipe de cyclistes en montagne : à un moment, certains ne suivent pas. Et ce n'est pas forcément au bout des trois mois de période d'essai qu'on peut s'en rendre compte. Il y a ceux qui vont apprendre très vite et être dans l'aventure, et ceux qui ne vont pas être dans le bon rythme et il faut pouvoir leur dire "écoute, ça va trop vite pour toi."

 

Bien recruter est plus important pour un entrepreneur selon vous que de réussir à lever de l'argent ?

Le quatrième temps fort du France Digital Day intitulé "Future of Money" traitera principalement de l'entrepreneur qui réussit et de l'entrepreneur qui rate. Je suis convaincu que beaucoup d'entrepreneurs sont malheureux d'avoir gagné de l'argent. A l'inverse, beaucoup d'entrepreneurs ont énormément appris de leur échec et sont de très bons prospects pour lancer une nouvelle entreprise. Le modèle entrepreneurial est bien plus complexe que la ligne droite : réussir une belle levée de fond, construire une belle boite et gagner plein d'argent. C'est plutôt essayer, rater, se tromper, se financer, tomber, se relever… Quelque part, avec ce quatrième thème, on veut donner un côté humain à l'argent.

 
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