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[Interview] "Le Bitcoin ne remplit pas les fonctions principales de la monnaie"

Décryptage Le Bitcoin est devenu la seconde monnaie officielle du Salvador, aux côtés du dollar américain. Vraie politique économique ou coup marketing ? L'économiste Odile Lakomski-Laguerre, maître de conférences à l'Université de Picardie Jules Verne d'Amiens, et chercheuse au laboratoire Lefmi, revient sur les fondamentaux de la monnaie et de la macro-économie pour décrypter cette première mondiale.
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[Interview] Le Bitcoin ne remplit pas les fonctions principales de la monnaie
Le Bitcoin est devenu une des deux monnaies officielles du Salvador. © Axa

L'Usine Digitale : Pour quelles raisons le Salvador peut-il avoir intérêt à faire du Bitcoin sa monnaie nationale ?
Odile Lakomski-Laguerre :
On peut avancer trois arguments. Le premier, c'est que le Salvador est un pays qui avait déjà abandonné sa monnaie nationale au profit du dollar. Le Bitcoin trouve un débouché compte tenu de l'ensemble des valeurs qu'il porte, notamment anti-système, dans les pays très fortement dépendants du dollar, qui cherchent à court-circuiter cette domination américaine pour retrouver de l'autonomie. C'est une dimension politique. Le Bitcoin est un moyen de pallier les inconvénients d'un système monétaire international fondé sur le dollar.

Le deuxième élément avancé par le Salvador est la possibilité de réaliser des économies sur les transferts de fonds internationaux provenant de la diaspora salvadorienne, qui passent par le système bancaire et font l'objet de frais atteignant environ 23% du PIB. C'est plus un argument politique pour que la population adopte le Bitcoin, car les économies vont être réalisées par les émetteurs des transferts.

Enfin, au Salvador, près des deux-tiers de la population n'est pas bancarisée. Le Bitcoin est un moyen de raccrocher ces citoyens au circuit monétaire, ce qui est bon pour le tissu économique. Il y a l'idée d'inclusion financière, dans la mesure où le Bitcoin offre facilité d'usage et frais réduits. Un bon argument marketing vis-à-vis de la population.

Comment comprendre l'argument de la souveraineté, alors que la souveraineté monétaire repose sur la capacité à créer de la monnaie, ce que n'offre pas le Bitcoin ?
L'offre de bitcoins étant contrôlée par des algorithmes,  il n'y a pas de souveraineté monétaire. Dans tous les cas, troquer le dollar contre le Bitcoin, c'est troquer un abandon de souveraineté contre un autre. La dollarisation, à l'origine, est le résultat d'une très forte inflation par le passé. Plusieurs pays d'Amérique du Sud ont ainsi fait le choix d'adopter des régimes monétaires dans lesquels l'émission de monnaie est conditionnée aux réserves de change, pour assainir leurs données macro-économiques. La dollarisation est un cas extrême d'abandon de souveraineté monétaire.

Quels effets peut avoir le Bitcoin sur l'inflation ?
Si on raisonne en économie fermée, la création de bitcoins étant limitée, si la demande de monnaie augmente, les prix vont baisser. C'est une logique déflationniste.

Quels sont les effets attendus sur la balance des paiements, les transactions financières avec l'international ?
A priori, il faut que le Salvador continue les échanges en dollars à l'international, car si les échanges se font en Bitcoin contre devises, compte tenu de la volatilité extrême du Bitcoin, je vois mal comment cela peut fonctionner. Cette volatilité, on ne l'a que si on considère le taux de change vis-à-vis d'une autre devise. En théorie, si on ne sortait jamais du système, c'est-à-dire si toutes les transactions se faisaient en Bitcoin, que l'on payait les salaires en Bitcoin, etc., on ne verrait pas ces problèmes de volatilité.

La théorie économique considère que la monnaie remplit trois fonctions : c'est un moyen de paiement, une unité de compte qui permet de mesurer la valeur des biens et des services, et une réserve de valeur. Le Salvador a fait passer une loi obligeant les commerces à accepter ce moyen de paiement. Qu'en est-il des deux autres conditions qui permettent de le considérer comme une monnaie ?
La fonction de réserve de valeur, pour le Bitcoin, est un jeu dangereux. Globalement, la tendance est montante. Mais si on s'amuse à faire de la spéculation, cela devient de l'économie de casino. Avec également le risque de reporter la consommation, en espérant des gains de pouvoir d'achat. C'est tout le problème de la bulle spéculative autour du Bitcoin, surtout depuis 2015. À partir de 2017, il y a eu un processus d'institutionnalisation du Bitcoin par la sphère financière, qui a créé des marchés de trading. C'était un signal fort envoyé aux marchés pour asseoir l'apparition d'un nouvel actif.

Le Bitcoin est en effet aujourd'hui davantage un actif qu'un véritable système de paiement. On y entre pour thésauriser, pour s'en servir comme d'un placement rentable. C'est ce qui rend difficile son utilisation comme moyen de paiement stable et comme unité de compte. C'est totalement contraire au principe fondamental de la monnaie comme unité de compte. Un euro, c'est un euro, et ce sera toujours un euro dans dix jours. C'est ce qui permet d'avoir ce que l'on appelle des contrats à valeur fixe. L'extrême volatilité rend les calculs économiques, qui se font en principe dans le temps, extrêmement difficiles.

Quels sont les risques en termes de blanchiment d'argent et d'évasion fiscale ?
C'est l'un des revers de la médaille du Bitcoin, une monnaie créée pour le cyberespace dans un souci de transparence, de redonner un pouvoir individuel aux usagers sur leurs données. Le grand avantage, c'est qu'il s'agit d'une monnaie libre. Par exemple, dans des pays où les femmes ne sont pas autorisées à détenir un compte bancaire, elle peut permettre de retrouver une autonomie financière. C'est aussi un moyen d'éviter la censure. Par conséquent, cela attire aussi les fraudeurs, les escrocs, les criminels. D'où le danger que le Salvador devienne un paradis fiscal et un repère privilégié des activités criminelles.

Pour conclure, on voit mal la logique à adopter le Bitcoin comme devise nationale…
Le Bitcoin et les cryptomonnaies ont un marché à prendre dans les pays où l'Etat est défaillant, où la population est massivement débancarisée. Actuellement,  le Bitcoin ne remplit pas les fonctions principales de la monnaie. En revanche, les GAFAM, eux, seraient en mesure de rendre la cryptomonnaie fonctionnelle : stable (stablecoin) et facile d'accès. C'est pourquoi on a vu cette levée de bouclier des régulateurs lorsque le projet Libra [rebaptisé Diem – ndlr] est arrivé. C'est la principale menace pour les devises.