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L'utopie Bitcoin s'est-elle fracassée sur la guerre en Ukraine ?

Décryptage Après les sanctions internationales prises à l'encontre de la Russie, les cryptomonnaies ont été désignées comme le levier qui allait servir à les contourner. Or, la montagne a accouché d'une souris. Décryptage.
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L'utopie Bitcoin s'est-elle fracassée sur la guerre en Ukraine ?
L'utopie Bitcoin s'est-elle fracassée sur la guerre en Ukraine ? © Jernej Furman (Flickr)

A partir du moment où sept banques russes ont été débranchées du système de messagerie interbancaire international Swift, où les transactions de la Banque centrale russe ont été bloquées, et une liste noire d'oligarques a été coupée du système financier à la suite de l'invasion de l'Ukraine, s'est tout de suite posée la question de savoir si les cryptomonnaies allaient démontrer leur capacité à contourner ces sanctions. Car après tout, elles furent justement créées à l'origine pour fonctionner hors du système financier traditionnel.

Le crash test du modèle
Cette interrogation n'est pas circonscrite à l'écosystème des cryptomonnaies et au petit monde de la tech. Le ministre de l'Économie français Bruno Le Maire, le ministre allemand des Finances, la Commission européenne et l'administration américaine ont tous indiqué qu'ils souhaitaient prendre des mesures pour empêcher le recours aux cryptomonnaies pour contourner les sanctions financières. Du côté de l'Europe, aucune mesure concrète n'a encore été prise. Les États-Unis ont demandé aux plateformes d'échange de bloquer les transactions des oligarques et des institutions figurant sur la liste noire.

L'objectif des sanctions touchant le système financier est "d'empêcher les banques d’effectuer la plupart de leurs transactions financières mondiales et, par conséquent, les exportations et importations russes seront bloquées", a expliqué la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. L'exclusion de plusieurs banques du système Swift, notamment, a été qualifiée par Bruno Le Maire "d’arme nucléaire financière".

Les cryptomonnaies, qui ne sont pas gouvernées par un État, fonctionnent de manière décentralisée, ne peuvent en théorie être gelées, et peuvent être achetées et dépensées sous pseudonymat, sont des candidates a priori parfaites pour se retourner dans une telle situation. Pour le Bitcoin, c'est un peu le crash test de son modèle tel qu'il fut présenté à sa création.

Pas une alternative valable à grande échelle
Verdict ? Pour le moment, il n'en est rien. Les volumes de transaction en roubles et en devise ukrainienne ont bien triplé entre le début du conflit et la fin février sur cinq des plus grosses bourses de cryptomonnaies mondiales, mais les volumes restent peu élevés, autour de 60 millions de dollars par jour.  Par ailleurs le cours du bitcoin n'a pas spécialement augmenté, conservant la volatilité observée ces dernières semaines.

"C'est la demande qui fait le prix du bitcoin. S'il devenait une vraie alternative, la demande augmenterait de 10 ou 20%, ce qui entrainerait forcément une hausse du cours. On peut donc se baser sur le cours pour évaluer si c'est une alternative ou pas. Or, certains tweets d'Elon Musk, ou la taxation des dépôts bancaires supérieurs à 100 000 euros à Chypre en 2013, ont eu plus d'effet sur le cours que la guerre en Ukraine", observe Ludovic Desmedt, professeur d'économie à l'Université de Bourgogne.

Si le bitcoin peut servir de roue de secours, à l'heure actuelle ce n'est pas aux institutions et aux entreprises mais surtout à certains citoyens russes, qui y voient une valeur refuge face à l'effondrement du rouble, qui a perdu 25% de sa valeur depuis début 2022. Les cryptomonnaies ont également prouvé leur efficacité, en matière de rapidité d'exécution, pour les dons envoyés en Ukraine. Pour le reste, leur apport est pour le moins limité.

"Les oligarques ont d'autres moyens plus efficaces à leur disposition, et pour la population, les stablecoins répondraient mieux aux besoins", juge Richard Baron, enseignant chercheur en informatique au labo GATE à l'université Lyon Saint-Etienne, qui reconnaît toutefois l'intérêt des cryptomonnaies pour les populations qui fuient un conflit. "Quand on quitte tout, il est plus simple de partir avec un Ledger".  

Pourquoi ça ne peut pas fonctionner
Les cryptomonnaies ne sont donc pas complètement inutiles, mais elles ne sont pas efficaces là on les attend. Pour Ludovic Desmedt, le conflit les a remis à leur place par rapport au système bancaire. "Ce sont les sanctions prises par Swift, Visa et Mastercard qui ont servi à désorganiser le système. Visa et Mastercard, ce sont 74% des paiements en Russie. Et quelle alternative a choisi la Russie ? Elle s'est greffée sur le système bancaire chinois." Ce bon vieux système bancaire. Les banques russes ont annoncé travailler à l’émission de cartes du réseau chinois UnionPay, après que Visa et Mastercard ont annoncé le 5 mars que les cartes bancaires russes ne seront plus valables à l'étranger et les cartes émises à l'étranger ne fonctionneront plus en Russie.

"Aujourd'hui, Bitcoin n'est pas du tout un outil de transaction, c'est un outil de spéculation et de réserve de valeur, estime Ludovic Desmedt. Il est exclu qu'il se substitue aux monnaies dans les échanges internationaux." L'une des raisons, c'est que le marché des cryptomonnaies est trop petit pour absorber les flux économiques d'un pays comme la Russie. Le commerce extérieur russe (importations et exportations) représente environ 570 milliards de dollars, la capitalisation du bitcoin environ 760 milliards. L'autre raison tient aux limites techniques de Bitcoin. "Une transaction prend 10 à 100 fois plus de temps. Les cryptomonnaies ne sont pas une solution de repli. Elles ne tiennent pas la charge en situation réelle."

Se tourner vers le minage et le rouble numérique
Il y a bien un moyen pour que la Russie tire davantage partie des cryptomonnaies. Ce serait qu'elle capitalise sur son statut de troisième mineur de bitcoins mondial. L'Iran par exemple, qui fait aussi l'objet de sanctions américaines, se sert de ce levier pour ses importations.

Une autre solution de contournement serait d'avoir un rouble numérique. "Cela arrangerait les affaires de la Russie, par exemple pour redistribuer de l'argent et éviter les paniques bancaires : en effet, avec un rouble numérique, plus besoin de retirer du liquide en catastrophe, on a son compte à la banque centrale", explique Ludovic Desmedt. "La monnaie numérique de banque centrale permet de se passer des intermédiaires et constitue un moyen de politique monétaire direct."

Les déceptions de la décentralisation
Si les tentatives de contournement des sanctions par les cryptomonnaies sont relativement vaines, c'est aussi à cause de deux autres caractéristiques. L'une, dévoyée. L'autre, essentielle au concept.

Celle qui a été dévoyée est la décentralisation. "Les grands exchanges ont recentralisé le système, et ils n'ont pas d'autre choix que d'appliquer les règles correspondant à leur domiciliation territoriale. Les transactions en dehors des exchanges sont moins facilement traçables", décrypte Nicolas Barbaroux, enseignant chercheur en économie au laboratoire GATE de l'université Lyon Saint-Etienne. Par exemple, la plateforme d'échange américaine Coinbase a annoncé le 7 mars le blocage de 25 000 comptes russes. Même Binance, qui n'est réellement domicilié nulle part, a suspendu les transactions réalisées à partir de cartes Visa et Mastercard émises en Russie, et bloque les comptes des listes noires.

Le contrôle sur les plateformes est d'ailleurs le seul réel levier des États pour empêcher la Russie de contourner les sanctions internationales à l'aide des cryptomonnaies, même si on pourrait également imaginer des mesures fiscales, qui s'appliqueraient lorsque l'on tente de changer des bitcoins en monnaie fiat, note Nicolas Barbaroux. La seule limite est le niveau de "KYC" de ces plateformes, c'est-à-dire les informations qu'elles demandent à leurs clients. La tendance générale, dans les pays où elles sont régulées, est à l'accroissement de ces exigences.

Dissiper les illusions
La caractéristique qui, elle, fonctionne parfaitement, c'est la transparence de la blockchain, qui rend difficile de les utiliser sans se faire repérer. "Toutes les transactions sont enregistrées sur la blockchain. Ce qui est plus compliqué, c'est de les rattacher à un individu", explique Richard Baron. Mais cela reste faisable. Certaines cryptomonnaies promettent davantage d'anonymat et moins de surveillance, comme Monero. Mais en ce qui concerne Bitcoin, surtout dans le cas d'échanges de gros montants et à moins de passer par des intermédiaires spécialisés, il n'y a aucune garantie de passer sous les radars.

Pour conclure, Richard Baron juge que "cette crise fait ressortir les forces et les faiblesses de la cryptomonnaie". Quel est le bilan ? "On pourrait y voir l'échec du projet initial, celui de proposer un monde décentralisé. La promesse de Bitcoin s'est finalement davantage réalisée sur la baisse des coûts de transaction que sur ce fondement", observe Nicolas Barbaroux.

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