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Le futur numérique que Jeremy Rifkin susurre à l'oreille de nos dirigeants

Depuis la sortie de son dernier livre en 2014 "La nouvelle société du coût marginal zéro" (en français, aux éditions Les liens qui libèrent), le consultant canadien Jeremy Rifkin est partout. À Bruxelles, dans nos ministères, dans toutes les conférences d’organisations professionnelles… Connu pour ses positions sur l’environnement et l’économie circulaire, voilà que l’auteur se place sur le terrain de la transition numérique de nos économies pour éclairer nos dirigeants publics ou privés, souvent perdus dans la révolution digitale. Mais que leur raconte-t-il vraiment ? Lecture attentive et critique de son dernier opus.

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Le futur numérique que Jeremy Rifkin susurre à l'oreille de nos dirigeants
Le futur numérique que Jeremy Rifkin susurre à l'oreille de nos dirigeants © Stephan Röhl - C.C.

Nous entrons dans l’ère d’une économie du coût marginal zéro, claironne Jeremy Rifkin à qui veut l’entendre (et le paye). Selon lui, avec internet et les technologies numériques, la production de biens et services ne coûte quasiment plus rien... une fois réglé le coût initial. Et ce coût marginal zéro ne toucherait pas que les biens culturels (musique, livres, etc.), mais aussi les énergies renouvelables, les produits physiques grâce à l’impression 3D, la formation...

 

La mort du capitalisme

 

Sauf que sur le coût initial - la fabrication de tous ces équipements électroniques, le transport, les ressources nécessaires comme les terres rares ou l’énergie, etc. - l’auteur ne dit rien, ou évacue d’une phrase, au fond d’un chapitre, la question, en rappelant qu’il sait bien que "distribuer de l’information et de l’énergie coûtera toujours quelque chose" et que c’est pour cela qu’il écrit quasi nul ou proche de zéro ! Interrogé sur la question de la ressource eau dans son modèle, lors d’une conférence, il botte en touche.

 

Cette économie du coût marginal zéro sonnerait  le glas du capitalisme. Né au XVIIIe siècle avec l’introduction de la machine à vapeur et la concentration des moyens de production chez les détenteurs de capitaux, le modèle économique actuel serait en effet attaqué sur deux fronts simultanément. Sur le front écologique d’abord, l’heure de payer la facture "entropique" de l’ère industrielle étant venue (le capitalisme étant, selon Jeremy Rifkin, régi par les lois de la thermodynamique : rien ne se crée, tout se transforme, volume énergétique total constant…).

 

Une économie de l’abondance

 

Sur le front de de la technologie, ensuite, avec l’émergence de trois réseaux mondiaux numériques interdépendants : internet des communications (que l’on connait), internet de l’énergie (avec les smart grid) et internet de la logistique (pas très clairement défini). Le tout au sein d’une infrastructure intelligente unifiée du XXIe siècle : l’internet des objets (ou IoT pour internet of things).

 

Et cet Internet des objets est la cause des malheurs du capitalisme car il "stimule déjà la productivité jusqu’au point où le coût marginal de nombreux biens et services est quasi nul, ce qui les rend presque gratuits. Les profits des entreprises commencent donc à se tarir, les droits de propriété à s’affaiblir et une économie de la pénurie cède lentement la place à une économie de l’abondance."

 

Jeremy Rifkin, anticipe (comme le lui soufflent de grands acteurs du numérique comme Cisco, Intel…) un monde de capteurs omniprésents (dans les objets, maisons, boutiques, volcans, animaux, arbres, fruits...). Mais, une nouvelle fois, il ne s’interroge pas outre mesure sur l’économie de la production et de l’entretien de ces composants électroniques et du réseau !

 

Pour autant, cet internet des objets aiderait "l’humanité à se réinsérer dans la chorégraphie complexe de la biosphère et, ce faisant, accroîtrait considérablement la productivité sans compromettre les relations écologiques qui gouvernent la planète", explique l’auteur. Tant de vertus dans un réseau électronique ! On voudrait y croire. Mais pourquoi pas.

 

La fin du droit artificiel à la vie privée...

 

Certes, Rifkin reconnaît quand même que l’Internet des objets pose des questions de sécurité des données et de vie privée : "Connecter tout et tout le monde à un système nerveux planétaire, c’est faire passer l’humanité de l’ère de la vie privée – l’une des caractéristiques essentielles de la modernité – à l’ère de la transparence." Une transparence qui semble aller de soi pour l’auteur, qui rappelle que ce n’est qu’au début de l’ère capitaliste qu’on a commencé à se retirer derrière des portes closes (et à dormir seul dans des chambres à coucher) et que "si la vie privée est depuis longtemps tenue pour un droit fondamental, elle n’a jamais été un droit naturel" !

 

Finalement, l’internet des objets en gestation serait donc en train de "faire disparaître, couche par couche, les enclosures qui ont rendu le droit à la vie privée sacro-sainte et ont fait d’elle un droit jugé tout aussi important que le droit à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur". Néanmoins dans la (longue ?) période intermédiaire entre l’ère capitaliste et l’âge collaboratif, les questions de vie privée devraient rester une préoccupation majeure, anticipe l’auteur.

 

...Et la mort du DSI

 

Au passage Jeremy Rifkin annonce aussi la fin des DSI : "j’ai suggéré [à Cisco] qu’à l’avenir les technologies de l’information, les services énergétiques et la logistique soient intégrés en une seule et même fonction, sous la supervision d’un directeur de la productivité (DP)", explique-t-il. Et ce serait vrai pour les entreprises, mais aussi pour les organisations chargées d’infrastructures, les villes, les États...

 

Mais, citant un article de Lawrence Summers (ex-secrétaire du Trésor de Clinton) et Bradford Delong (professeur d’économie de Californie-Berkeley), Jeremy Rifkin reconnaît que personne n’a la moindre idée de ce qui viendra se substituer au capitalisme : "Nous ne savons pas encore quel sera le bon paradigme de remplacement", écrivent-ils.

 

L’avènement des communaux collaboratifs

 

Mais comment va s’organiser cette nouvelle économie de l’internet des objets "qui va connecter tout et tout le monde dans un nouveau paradigme infiniment plus complexe que les premières et seconde révolutions industrielles, dont l’architecture est distribuée et non centralisée" ?

 

Il y a des pistes, notamment du côté des communs - forme d’autogestion institutionnalisée antérieure au capitalisme qui existe toujours dans les coopératives, les associations, les ordres religieux... – que Rifkin rebaptise "communaux collaboratifs". Ils deviendraient selon lui "le mode d’organisation dominant de la vie économique."

 

Premiers "archétypes de l’économie circulaire d’aujourd’hui", ces communs sont le modèle dominant pour l’économie du partage, qui émerge à nouveau via internet. "L’Internet des objets est l’'âme sœur' technologique des communaux collaboratifs émergents", explique l'auteur. Son objectif serait même d’encourager la culture du partage, qui est la raison d’être des communaux, affirme l’auteur. Car elle permet à des milliards de personnes de s’engager dans des réseaux pairs à pairs et de transférer des marchés capitalistes aux communaux collaboratifs mondiaux de petits fragments de leur vie économique (transport, hébergement, divertissements, services, usages d’outils…).

 

Conséquence : la "valeur d’échange" sur le marché tend à être détrônée par la "valeur partageable" sur les communaux collaboratifs. Selon lui, "au milieu du siècle, les indices de qualité de la vie sur les communaux collaboratifs constitueront probablement le principal critère de mesure de santé économique d’un pays." Au passage, c’est la notion même de propriété privée qui est remise en question.

 

Mais le pire n’est jamais sûr…

 

Que les entreprises se rassurent un peu. Si Jeremy Rifkin annonce d’une part qu’il faut "s’attendre à la débâcle de nombreux géants dans bien des secteurs, de la production d’électricité et d’énergie aux communications, à l’industrie manufacturière et aux services". S’il annonce que la théorie économique classique (selon laquelle la productivité crée plus d’emplois qu’elle n’en détruit) n’est plus crédible, que l’emploi industriel qui représentait 163 millions de postes en 2003 n’en comptera probablement plus que quelques millions en 2040, et que même le travail intellectuel est menacé d’éviction technologique, il tempère cependant son propos : "Si le marché capitaliste ne va probablement pas disparaître, le programme économique de la civilisation ne se définira plus exclusivement par rapport à lui. Il restera des biens et services au coût marginal assez élevé pour justifier leur échange sur les marchés."

 

De plus "le voyage vers l’économie de l’abondance n’en est pas moins semé d’obstacles qui risquent de retarder l’ère collaborative et même de la faire dérailler", prévient Jeremy Rifkin au détour du chapitre sur l’ascension du "Prosommateur" (consommateur-producteur-acteur).

 

Celui qui payera l’infrastructure décidera

 

Enfin, Jeremy Rifkin n’est pas sûr que ses prédictions se réalisent. Selon lui, concrétiser ou non le nouveau potentiel inhérent à l’infrastructure Internet des objets dépendrait de qui finance la plate-forme qui les relie. Il veut croire que l’infrastructure "vient moins des riches capitalistes ou actionnaires que de centaines de millions de consommateurs et contribuables". C’est oublier les initiatives de Google et autres Facebook pour connecter tous ceux qui ne le sont pas encore (The next billion) ! Et la tentative de main mise de certains États sur le réseau, qui n’est pas partout considéré comme un bien commun.

 

Finalement, Rifkin ne se mouille pas : "Le marché capitaliste et ses communaux collaboratifs vont certes coexister – parfois dans la synergie et parfois dans la concurrence ou même l’antagonisme -, mais ce qui va déterminer lequel des deux finira par devenir le modèle dominant et lequel sera l’acteur de niche, c’est surtout l’infrastructure que va construire la société." Parfait, mais la société n’est pas "une", elle est protéiforme. Le problème n’est donc plus économique, mais politique. Mais ça, Jeremy Rifkin préfère le garder pour lui… ou pour son prochain livre !

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