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"Le jour où Uber passera aux voitures autonomes, les chauffeurs ne seront plus exploités car ils n'auront plus de travail", David Evans

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Avec Richard Schmalensee, David Evans est l'auteur de "De précieux intermédiaires" sous-titré comment Blablacar, Facebook, PayPal ou Uber créent de la valeur, aux éditions Odile Jacob.  Le premier est professeur d'économie au MIT et le second chef d'entreprise et consultant. De passage à Paris, David Evans a reçu longuement L'Usine Digitale. Selon lui, les plateformes comme Facebook ou Uber ne peuvent pas être compris avec les outils classiques de la science économique.  Ce ne sont pas des entreprises comme celles que l'on a connu jusque-là. Il nous explique pourquoi et décrypte les conséquences que cela aura pour l'économie et notre manière d'appréhender l'entreprise et le travail.

Le jour où Uber passera aux voitures autonomes, les chauffeurs ne seront plus exploités car..., David Evans
"Dans certaines villes, certains pays, le marché des taxis a été partiellement remplacé par Uber qui est plus efficace", David Evans © Flickr - Mark Warner https://www.flickr.com/photos/senatormarkwarner/

L’Usine Nouvelle : Pourquoi écrire aujourd’hui un livre sur les plateformes comme Facebook ou PayPal ?

David Evans : Avec Richard Schmalensee, mon co-auteur, nous nous intéressons au sujet des plateformes multi-faces depuis plusieurs années. Nous avons déjà publié sur ce sujet. D’ailleurs, quand on en parlait au début des années 2000, c’était très difficile de faire comprendre ce concept aux non-initiés. Aujourd’hui, avec Uber ou Faceboook c’est devenu évident. C’est cela qui nous a donné envie de raconter comment ces plateformes ont explosé au cours des 5 à 7 dernières années, de voir comment elles fonctionnent ou de décrire la nouvelle économie générée par ces plateformes.

 

Quelle est la particularité de ces plateformes ?

D. E. : Elles parviennent à connecter deux ou trois types de clients différents. Pour Uber, ce sont les chauffeurs et les passagers. Uber réussit à connecter les uns et les autres qui créent de la valeur en échangeant. Le chauffeur est défrayé pour le transport, tandis que le passager a trouvé un moyen de transport moins cher que le train ou le bus. C’est cela le cœur du business des plateformes. Au-delà de ces exemples venus du numérique, il existe des plateformes physiques aussi. Un centre commercial est une plateforme biface mettant en relation des clients et des magasins.

 

Quelle est la différence entre ces plateformes et les entreprises classiques ?

D. E. : Une firme traditionnelle fabrique puis vend des biens ou des services à partir de matières premières qu’elle transforme. Rien n’est commun avec les plateformes. Elles vendent l’accès à des catégories de clients variés. Leurs matières premières ce sont les groupes de clients. Pour Blablacar, c’est le groupe des personnes qui veulent être des passagers et celui des personnes qui veulent être chauffeurs. Le rôle et la force de Blablacar est de faire en sorte que les uns aient accès aux autres.

 

Dans le livre,  vous parlez souvent de Blablacar, une licorne française. C’est pour l’édition française ? Ou seulement pour flatter vos lecteurs nationaux ?

D. E. : Dans la version publiée aux Etats-Unis, le début du livre parle d’Open Table, un service très connu chez nous. Quand on a voulu traduire le livre, il a fallu trouver une entreprise aussi intéressante mais connue en France : nous avons choisi Blablacar. C’est un exemple qui sera repris dans toutes les autres traductions dans les langues européennes car c’est une entreprise réputée partout en Europe.

 

Quels effets ont ces nouvelles plateformes sur le fonctionnement des marchés ? A vous lire, on a l’impression qu’elles fluidifient les échanges...

D. E. : Les plateformes se sont développées partout où la manière de faire du business avant leur arrivée était inefficace. Quand, à un moment donné, sur un marché donné, il existe des frictions qui empêchent de nouer des transactions, les plateformes émergent. Pour nous, les plateformes multifaces rendent d’abord service aux gens et aux entreprises. Les gens ont plus de possibilités, plus de choix, ce qui stimule la concurrence. Dans certaines villes, certains pays, le marché des taxis a été partiellement remplacé par Uber qui est plus efficace. Si je reviens à OpenTable, aux Etats-Unis, avant l’apparition de cette application, si vous vouliez manger dans un bon restaurant, vous deviez passer des coups de téléphone pour trouver une place et réserver. Avec l’appli tout a changé, le consommateur peut trouver une table le jour où il veut, et ce, sans appeler tous les restaurants. C’est un gain de temps non négligeable pour le consommateur et pour le restaurant qui n’a plus une personne chargée de prendre les réservations au téléphone.

 

Selon vous, ce ce qui fait la force d’une plateforme, c’est son règlement intérieur. Si Facebook a survécu et Myspace a péréclité, écrivez-vous en substance, c’est parce que Facebook avait un meilleur règlement. Pouvez-vous nous expliquer cette étonnante conclusion ?

D. E. : Les plateformes sont aussi et d’abord des communautés. Les personnes partagent un espace commun, alors qu’elles ne viennent pas toujours de mondes habitués à avoir des échanges. Dès lors, vous pouvez mettre en relation des gens qui ne font pas de "bonnes" choses. La plateforme doit avoir une réglementation stricte pour instaurer des règles de comportement. Là encore, c’est la même chose que dans le monde réel. Prenez l’exemple d’une boîte de nuit qui réunit des gens qui viennent se rencontrer et peut-être rencontrer un partenaire. Pour s’assurer du bon comportement, il faut un videur à l’entrée pour faire respecter certaines règles. Sans videur, le business de la boîte de nuit est beaucoup plus compliqué.

 

Ce que nous avons vu, c’est que toutes les plateformes importantes ont des règles poussées. Regardez Facebook qui a exclu une starlette qui avait un compte avec un pseudonyme. Aujourd’hui, ils ont beaucoup de difficulté à réguler les propos haineux, exécrables prononcés par certains membres. Ajoutez à cela le problème des "fake news", ces fausses informations qui ont notamment eu un effet sur le résultat des élections aux Etats-Unis, et peut-être aussi bientôt en France. Facebook va devoir trouver de nouvelles régulations pour ces mauvais comportements.

 

C’est de plus en plus difficile car certains événements, certains propos sont tenus en direct. Mais la question va se poser à la direction de Facebook. Car les membres du réseau social se poseront la question suivante : "est-ce que je veux continuer à faire partie d’un club qui accueille des gens dont je désapprouve les propos ?" C’est un défi important.

 

Ces plateformes recueillent aussi des données sur les uns et les autres et on a l’impression que leur pouvoir va grandissant car ce sont de terribles barrières à l’entrée. Ne craignez-vous pas que ces entreprises deviennent des monopoles, acquièrent des positions dominantes et en profitent ?  

D. E. : Je ne crois pas du tout que ces entreprises deviennent des monopoles. Elles sont toutes en concurrence féroce. Facebook est aujourd’hui une plateforme de diffusion d’information et de divertissement en concurrence avec tous les autres moyens de diffusion. Ses recettes viennent de la publicité à 99 %. Pour attirer la publicité, elle est en concurrence avec toutes les entreprises dans lesquelles les entreprises diffusent leur publicité. Facebook propose une autre façon de vendre de la publicité. C’est la réponse aux peurs des Européens sur la puissance de Facebook.
Quant à la question de l’utilisation des données par ces plateformes qui est un vrai problème, cela n’est pas lié du tout à la question d’un éventuel monopole. C’est le résultat de la concurrence. Toutes ces plateformes sont en concurrence pour récupérer les données des utilisateurs, pour les compiler au mieux et les analyser pour améliorer leurs performances.

 

Un sociologue français, Jean-Pierre Dupuy estime qu’à l’alliance entre les salariés entre les clients contre les actionnaires s’est substituée une alliance entre les actionnaires et les clients contre les travailleurs. Les plateformes dont vous parlez n’en sont-elles pas l’illustration ? Le sous-titre parle de la manière dont elles créent de la valeur, mais qu’en est-il de la manière dont elles la partage ?

D. E. : Il n’existe pas de réponse unique pour toutes les plateformes. La répartition de la valeur est très variable. Ce que vous dites n’existe pas pour Facebook ou pour un centre commercial. La plupart des plateformes ne sont pas concernées, car il n’y a pas vraiment de gens qui y participent qui peuvent être considérés comme des travailleurs.

 

Pour répondre à votre question qui est très complexe dans les cas où elles se posent, j’ai envie de partir d’une autre question : quelle est l’alternative ?  D’un côté, les chauffeurs d’Uber veulent gagner plus d’argent. De l’autre, il faut voir que, sans Uber, ils ne gagneraient pas l’argent. Uber a en quelque sorte créé le marché. Et si Uber augmente les chauffeurs, que penseront les passagers qui apprécient Uber parce que c’est une offre moins chère ? La réponse n’est pas donc pas aussi simple que ça.

 

S’il est possible que les plateformes exploitent un avantage, il faut être très prudent par rapport à toute intervention possible. Il faut toujours s’inquiéter quand un groupe concerné donne plus de voix que les autres, cela ne veut pas dire qu’ils ont plus raison ou que leur combat est plus juste.

 

Ceci dit, à long terme, plus les chauffeurs d’Uber se plaigneront et plus Uber sera tenté de développer des voitures sans chauffeur. Les travailleurs ne seront plus exploités, ils n’auront plus de travail...

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