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"Le numérique pourrait déboucher sur de nouvelles formes d’aliénation, de surinvestissement de la sphère professionnelle", s’inquiète le syndicaliste Éric Pérès

Éric Pérès est secrétaire général de FO Cadres. À ce titre, il siège au Cese où il a été le rapporteur du rapport "Les données numériques : un enjeu d’éducation et de citoyenneté". Pour nous, il réfléchit sur la façon dont le numérique ébranle la relation salariale et, par ricochet, le rôle des syndicats.
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Le numérique pourrait déboucher sur de nouvelles formes d’aliénation, de surinvestissement de la sphère professionnelle, s’inquiète le syndicaliste Éric Pérès
"Le numérique pourrait déboucher sur de nouvelles formes d’aliénation, de surinvestissement de la sphère professionnelle", s’inquiète le syndicaliste Éric Pérès

L’Usine Nouvelle - Depuis votre poste d’observation, de quelle façon voyez-vous évoluer le travail sous l’influence du numérique ?

Éric Pérès - Le numérique change les repères, à commencer par le temps et l’espace de travail. Il induit aussi de nouvelles façons de travailler, d’agir. Par conséquent, il définit un nouveau rapport à l’emploi. Par exemple, aujourd’hui, avec un ordinateur ou un même un smartphone, un salarié a accès à des ressources informationnelles qui nécessitaient de se rendre dans une bibliothèque il y a encore vingt ans. À ces bases de données facilement accessibles s’ajoutent des applications de plus en plus puissantes. Un phénomène dont nous n’avons pas encore tiré toutes les conséquences. De plus en plus de salariés viennent au bureau avec leurs propres outils, leurs propres applications. La porosité ne cesse de croître entre le monde du travail et l’extérieur. Tous ces comportements sont très innovants et perturbent nos cadres de pensée. En résumé, l’approche hiérarchique vole en éclat.

Pour le syndicaliste que vous êtes, cela veut dire que de plus en plus de travail est réalisé en dehors des lieux professionnels. Comment pouvez-vous intervenir dans ce contexte ?

Nous assistons bien à une métamorphose du travail qui pose pour l’instant de nombreuses questions du type "comment se déconnecter ?" ou "Quels sont les espaces de non-travail ?" La réponse est loin d’être évidente. Le risque est de déboucher sur de nouvelles formes d’aliénation, de surinvestissement de la sphère professionnelle. Une autre dimension devrait être prise en compte : travailler dans l’économie numérique c’est participer à une économie de la contribution. Mais qui mesure la contribution et comment ? Par les compétences ? Par les capacités à tisser un réseau ? À le faire croître ? Quand on mesure la performance d’un salarié, devra-t-on intégrer sa capacité à se connecter à des réseaux ?

Un autre problème provient de l’abaissement des liens hiérarchiques. Le salarié qui est en relation directe avec son supérieur hiérarchique sur les réseaux sociaux acquiert une forme de transparence. Doit-on lui assurer un droit à l’opacité ? Où placer le curseur ?

Ces exemples montrent que le numérique offre à la fois des capacités d’innovation intéressante pour le salarié mais aussi de contrôle. Pour l’instant la réflexion n’en est qu’à ses débuts.

Comment analysez-vous le développement de nouveaux indépendants, s’appuyant sur des plateformes de services, qu’il s’agisse de transport en voiture ou de location saisonnière ?

Le numérique met à plat toutes les formes classiques que l’on connaissait dans le monde du travail. Les personnes se connectent directement, de pair à pair. C’est une transformation de la relation à l’emploi. Des travaux de l’École des hautes études en sciences sociales parlent d’un travail bohémien, pour qualifier cette précarisation du monde de travail. Pour certains, cette chute dans le précariat est subie. C’est moins clair pour d’autres. Par exemple, je pense à des personnes qui font le choix d’un job où ils s’investissent peu pour payer de quoi se loger et se nourrir, et qui vont trouver grâce au numérique, ou à l’associatif, un champ pour se réaliser. Ce qui est nouveau, c’est que les personnes, qui font clairement ce choix, sont issues de la petite ou moyenne bourgeoisie d’hier. Le numérique les aide à s’affranchir du lien de subordination qui était consubstantiel du salariat tel qu’on l’a connu pendant les Trente Glorieuses. Leur parcours est plus chaotique. Mais c’est un chaos auquel ils donnent du sens.

Le numérique est donc une bonne nouvelle ?

Pour ces personnes, peut-être. Toutefois, la question qui va être posée à notre société concerne les personnes qui n’ont rien à transmettre ou à partager. Celui qui n’a pas les qualifications ou les moyens se retrouve très vite exclu de l’économie et de la société. C’est un des enjeux majeurs de l’éducation au numérique. Si on n’y prend pas garde, on risque de voir le retour d’un lumpenprolétariat qui vivra en dehors de la société. Ils pourraient devenir, si vous permettez l’expression, les futurs "esclaves du monde numérique".

De quelle façon un syndicat peut intervenir ?

Le numérique ouvre de nouveaux champs pour le dialogue social, comme, on le voit déjà, avec le droit à déconnexion, le droit au repos. La protection du respect de la vie privée des salariés va devenir une question dont les partenaires sociaux devront se saisir.

Propos recueillis par Christophe Bys

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