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"Les ingénieurs me coûtent moitié moins cher à Paris que dans la Silicon Valley", explique le PDG de Scality

Entretien En juin dernier nous nous entretenions avec Jerome Lecat à San Francisco. Le PDG de Scality,  entreprise, fondée en 2009, qui offre une solution logicielle de stockage (software-defined storage) dédiée aux gros volumes de données, a reçu ce 8 septembre le prix de la start-up de l’année pour la région Ile de France de la part d’EY. Il nous explique notamment pourquoi ses équipes R&D sont en France alors que le reste de l'entreprise est implantée dans la Silicon Valley.
mis à jour le 09 septembre 2015 à 10H30
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Les ingénieurs me coûtent moitié moins cher à Paris que dans la Silicon Valley, explique le PDG de Scality
"Les ingénieurs me coûtent moitié moins cher à Paris que dans la Silicon Valley", explique le PDG de Scality © Scality

L'Usine Digitale - Depuis la création de votre entreprise en 2009, comment avez-vous vu évoluer le marché de la gestion logicielle du stockage ?

 

Jérôme Lecat - Quand nous avons démarré en 2009, nous avions une très bonne compréhension du besoin client. Nous servions déjà les fournisseurs d'accès dans notre première entreprise, et il était très clair que, de plus en plus, ces derniers faisaient concurrence à Google et que c'était important pour eux d'avoir une stratégie similaire, en fidélisant les utilisateurs en stockant leurs données. Il leur fallait une technologie qui puisse rivaliser avec Google.

 

A l'époque on ne parlait ni de cloud ni de stockage objet [les objets contiennent la donnée et des métadonnées indiquant comment la gérer, ndlr]. Nous avons regardé sur le marché, et il n'y avait pas d'éditeur de solution logicielle qui proposait cela. Ce qu'il fallait c'était une solution de stockage qui puisse monter en taille de façon extrêmement fiable, pour stocker beaucoup d'informations, 24h/24, avec un coût décroissant au fur et à mesure que le volume grandissait. C'est à partir de ce besoin client qu'on a démarré.

 

La technologie de stockage objet répond bien à cette problématique, mais le coeur du problème c'était de répondre à une problématique business exprimée par les opérateurs téléphoniques, comme Orange, Comcast etc. En 2009, on a compris que l'avenir du stockage serait un logiciel déployé sur des serveurs standards avec des propriétés de fiabilité, de disponibilité, et de "scalability". Nous savions en 2009 que Google, Amazon et Facebook avaient réussi à le faire donc que c'était possible. Nous nous sommes beaucoup inspirés de ce qu'ils avaient fait et nous avons tout re-développé de zero avec notre propriété intellectuelle [le logiciel breveté Ring, ndlr]. C'est cela le futur.

 

Quelles difficultés avez-vous rencontrées en tentant d'inciter les entreprises à adopter votre solution, qui rompait avec leurs habitudes ?

 

En 2011 nous nous sommes aperçus que cela représentait beaucoup de travail pour les entreprises de passer en mode objet. Nous avons donc fait en sorte que notre logiciel comporte une sur-couche  - comme une carrosserie -  qui se présente comme un système de stockage classique, gérant des fichiers. A l'intérieur c'est bien un système objet, mais pour nos clients cela peut s'utiliser comme un système fichier. Cela a été clé dans notre développement commercial, car 40% de nos clients utilisent aussi un système traditionnel de stockage en mode fichier.

 

Le plus important pour les entreprises, c'est que nous délivrons un logiciel qui va se déployer sur des serveurs standards. Avant les clients n'étaient pas libres d'acheter le matériel hardware qu'ils voulaient, ils devaient utiliser des systèmes de stockage intégrés, et payaient un surcoût. La liberté de choix dans le matériel est clé pour les clients. Nous nous déployons sur n'importe quel serveur. C'est le principe du "software-defined storage" (gestion logicielle de stockage, ndlr). On sépare le hardware du logiciel, du coup les clients sont libres de choisir leur hardware.

 

On garantit 100% de disponibilité, même si les ingénieurs disent que ce n'est pas possible. Notre premier client, avec nous depuis 2010, n'a pas connu une seule interruption de service depuis.


Pour vous le "software-defined storage" est une brique de la transformation digitale des entreprises, pourquoi ?

 

Les petites et moyennes entreprises vont acheter du service cloud, elles ne vont pas acheter d'infrastructure de stockage, elles seront clientes de nos clients. Par contre les très grandes entreprises - en gros 200 entreprises en France - vont continuer à opérer leur propre infrastructure informatique. Les DSI aujourd'hui ne sont pas prêtes, leurs équipes ne sont pas prêtes, c'est très different de ce qu'ils font actuellement. Aujourd'hui ils utilisent des infrastructures traditionnelles de type SAN ou des NAS.

 

Pour ces entreprises qui sont en mode traditionnel, le premier pas à faire est de se rendre compte que la transition est inéluctable. Elle concerne 20 000 entreprises dans le monde entier. Elles ont de très gros volumes de données, besoin de très grande fiabilité, de disponibilité de service. De nombreux signaux le prouvent. Beaucoup de start-up dans le stockage marchent bien. Dropbox dans le cloud, nous-mêmes et plusieurs concurrents sur la partie infrastructure. Par ailleurs, les leaders du stockage traditionnel, EMC et NetApp, voient leur chiffre d'affaire sur le stockage traditionnel diminuer. C'est un signe très très fort que la transition est en cours. Elle est déjà bien amorcée. In fine cela leur permettra de stocker beaucoup plus de données de façon beaucoup plus fiable et performante, pour moins cher.

 

La prochaine étape consiste à trouver dans les entreprise les champions de cette transition, ceux qui sont passionnés par le sujet, et de les protéger pour qu'ils dirigent ce changement. Je vois souvent chez nos clients des gens très positifs et d'autres qui veulent rester dans le statu quo. Il ne faut pas espérer que la vieille garde va implémenter ces changements. Il faut que le patron trouve un champion de la nouvelle méthode et le laisse faire pour l'imposer en interne.

 

Vous avez un exemple où cela s'est produit ?

 

La banque Barclay's a recruté une équipe de chez Facebook, c'est la bonne approche. Le numérique va toucher toutes les industries, personne ne va être épargné. Je vois tous les constructeurs automobiles faire de l'assistance à la conduite. Ce n'est pas encore de la voitures autonome, mais la conduite va changer très rapidement. Nos vies sont transformées par le digital et les industries aussi. La valeur d'une Tesla par exemple, réside dans le logiciel. Ils ont réussi à augmenter la vitesse de pointe du véhicule avec une mise à jour logicielle, c'est dément ! Les industriels français pensent encore que le numérique c'est 9% de l'économie et que cela ne les concerne pas. Les taxis et les hôteliers pensaient que cela ne les concernait pas. Tous les métiers sont touchés.

 

Quel est votre business model ?

 

Nous vendons une licence "logiciel + maintenance", dans un business model très traditionnel. Nous avons des partenaires stratégiques qui revendent notre logiciel comme HP, avec qui nous travaillons très bien en France. Ils vendent notre logiciel avec leurs serveurs, et grâce à notre logiciel ils touchent des marchés qu'ils ne pouvaient pas toucher avant. HP ne pouvait pas rivaliser avec le modèle d'EMC et de NetApp, construits de façon had hoc où tout était intégré.

 

Notre grille de prix est confidentielle mais nos solutions reviennent 60 à 70% moins chères que le stockage traditionnel, car la licence logicielle représente 25 à 30% du coût global du stockage pour les entreprises, le reste c'est le serveur. Les entreprises rachètent du serveur en même temps qu'elles achètent notre licence logicielle, mais elles arrivent à faire pression sur les fournisseurs de serveurs et à obtenir de bons prix. C'est cette liberté de choix du fournisseur que nous leur offrons qui leur permet de baisser les coûts. De plus notre solution est frugale en besoin matériel.

 

Quelles industries visez-vous ?

 

Depuis un an nous vendons beaucoup aux métiers de la vidéo, comme aux chaînes de télévision, par exemple e-TF1, ou encore aux producteurs. Avant il s'agissait surtout des fournisseurs de service. Chez TF1 nous avons résolu des problèmes de performance.  Nous optimisons des très gros systèmes, qui servent beaucoup d'individus. Les médias et le divertissement représentent 25% de notre chiffre d'affaires.

 

La banque va devenir un secteur important pour nous. Les industries comme les laboratoires pharmaceutiques, qui ont un volume de données très important, le domaine pétrolier, les activités qui suivent les comportements des consommateurs, comme le e-commerce, avec eBay, Leboncoin, etc... sont dans notre viseur.

 

Tout ce qui est manufacturier également, l'industrie automobile notamment. Il est évident que les voitures vont être de plus en plus instrumentalisées, car elles seront dotées des capteurs qui vont transmettre de plus en plus de données. Nous avons déjà un client constructeur automobile - qu'on ne peut pas encore nommer - ainsi qu'une banque. Nous discutons actuellement avec sept des vingt plus grosses banques mondiales.

 

Quels défis de recrutement rencontrez-vous en France et dans la Silicon Valley ?

 

Nous sommes 150 et la moitié de notre effectif est en France. Les ingénieurs en France me coûtent 50% moins cher que dans la Silicon Valley. Nous avons gardé l'essentiel de notre R&D en France mais avons ouvert un nouveau bureau à Boston, car nous n'arrivons pas à recruter assez vite à Paris. Dans nos métiers et les profils que l'on recherche il n'y a pas encore assez de formations en France. Nous avons créé un partenariat avec l'Ecole 42 pour prendre 40 élèves en stage rémunéré d'un mois cet été.

 

Nous payons bien mais n'arrivons pas à trouver les talents. Nous offrons des avantages comme la gym, la salle de sport... en mode Silicon Valley. Comme Google et Facebook, nous considèrons que ce sont ces difficultés de recrutement qui limitent le plus notre croissance. Nous cherchons de tout. Nous étions 96 au 1er janvier 2015, nous sommes 150 aujourd'hui au niveau mondial. Nous serons 180 à la fin de l'été.

 

Je ne suis pas à l'aise avec le nouveau slogan "Reviens Léon" [un programme pour faire revenir les talents français expatriés, ndlr] même si je suis d'accord avec le fond. Peu de personnes en France ont l'experience de l'hyper-croissance, des entreprises qui grandissent de plus de 50% par an plusieurs années de suite. Notre chiffre d'affaire connaît une croissance de  +100% par an, et c'est la troisième année.


Quelles enseignements tirez-vous des années que vous avez passées dans la Silicon Valley ?

 

Je pense que la France a des choses à apprendre de la Silicon Valley. Il ne faut pas copier mais s'en inspirer, et opérer avec les spécificités françaises. En Silicon Valley il y a beaucoup d'experiences. Les start-up qui durent sont créées par des équipes qui sont déjà passées par là. Les exemples de réussite au premier coup à la Zuckerberg sont l'exception.

 

Dans la Silicon Valley il y a de l'expérience chez les fondateurs, les investisseurs, les CTO, les avocats... c'est tout un écosystème de gens matures. Cela n'existait pas du tout il y a 10 ans en France, mais cela commence, il faut continuer dans la professionnalisation du métier de la creation d'entreprise dans le digital.

 

En France, il y a la French Tech, la BPI, France Digitale... Ils organisent de plus en plus d'événements depuis trois ans, avec des discussions très utiles dans un univers informel. Mais les investisseurs français ont encore tendance à sous-financer les entreprises. Pour faire un succès à l'échelle mondiale il faut de l'argent. Il faut donner de l'argent aux entreprises et prendre le risque de le perdre. BPIfrance fait un travail extraordinaire, tout comme Iris capital ou Partech... Les  fonds commun de placement dans l’innovation (FCPI) ont moins de fonds donc hésitent davantage.


Quelles erreurs ont forgé votre parcours d'entrepreneur ?

 

Une erreur qu'on a tous fait c'est de débarquer aux Etats-Unis et de recruter un directeur général. Ca ne marche pas. Il faut qu'un fondateur de l'entreprise aille sur place, et recrute ses équipes de management lui-même. Une entreprise française qui arrive aux Etats-Unis va recruter des individus médiocres si elle n'a pas un investisseur américain au capital. Parce que lorsqu'un individu est très bon dans la Silicon Valley, il reçoit énormément d'offres d'emploi et appelle ses copains investisseurs pour savoir si l'entreprise est prometteuse.

 

On n'a aucune chance sans investisseur américain de recruter un bon management américain. En 2008, j'ai recruté un DG aux Etats-Unis pour mon entreprise précédente [Bizanga, ndlr], cela a été une catastrophe. J'en ai parlé à d'autres PDG français de la Silicon Valley et ils ont eu la même expérience. Pour moi un investisseur américain c'est une condition de succès. Les investisseurs français n'aiment pas que je dise cela mais c'est vrai. Sans Menlo Ventures il y a des recrutements que je n'aurais pas pu faire, comme notre COO (chief operating officer) par exemple, un Français, Erwan Menard.

 

C'était difficile d'attirer un investisseur américain car ils n'aiment pas le droit du travail français. Moi, je m'accommode très bien du droit du travail français, il ne me limite pas du tout. En revanche, il a mauvaise réputation aux Etats-Unis et cette perception est un vrai problème.

 

Quelles autres différences percevez-vous entre la Silicon Valley par rapport au modèle français ?

 

Le niveau de compétence des investisseurs aux USA est incroyable, c'est vrai. Dans chaque firme il y a des spécialistes de chaque domaine. Ils posent des questions très pointues. Ils me font réfléchir.

 

En revanche, je ne suis pas d'accord avec l'idée que l'échec est mal perçu en France et célébré en Silicon Valley. On ne montre pas du doigt en France quelqu'un qui  a essayé sérieusement et échoué, et l'échec n'est pas non plus glorifié dans la Silicon Valley, il ne faut pas exagérer.

 

En France, il y a un niveau de compétence dans les domaines scientifiques, en particulier en infrastructure, qui est hallucinant. Nous comprenons ce qu'est un déploiement infrastructure beaucoup mieux qu'aux Etats-Unis. C'est le cas depuis Colbert, c'est très enraciné en France. Aux Etats-Unis il n'y a pas cette pensée... à part chez Elon Musk.

 

Qui est Jérôme Lecat ?
Jérôme Lecat, un Français de 49 ans, diplômé des Ponts et Chaussées et docteur en sciences cognitives, a créé Scality en 2009, avec Giorgio Regni, Daniel Binsfeld, Serge Dugas, et Brad King.
Après avoir vendu ses deux premières entreprises en 1997 et 2010 (Internet-Way, l’un des premiers fournisseurs d’accès à Internet en France, puis l'éditeur de système de messagerie pour les opérateurs Bizanga), il s'est lancé dans l'aventure américaine et s'est installé dans la Silicon Valley en 2006.

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2 commentaires

Tintin
10/09/2015 17h19 - Tintin

Les ingés deux fois moins cher en France qu aux US, qu en Allemagne ou aux Pays Bas d ailleurs... Les salaires n augementent pas et ça, c est la french touch...

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verdarié
09/09/2015 19h11 - verdarié

C'est le deuxième article vraiment intéressant que je lis cette semaine dans l'usine nouvelle !

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