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Nokia : "Nous devions fusionner pour mieux investir", explique Michel Combes, DG d’Alcatel-Lucent

Le 14 avril, l’annonce éclair de l’absorption de l’équipementier français par le finlandais Nokia a surpris tout le monde. Le lendemain, de retour du site de Villarceaux (Essonne), siège de sa cité de l’innovation et l'un des deux sites de la R&D française avec celui de Lannion, Michel Combes, le directeur général d’Alcatel-Lucent nous a expliqué ce choix et ses conséquences. La R&D française devrait jouer un rôle important en devenant le pilote de toute la recherche du nouvel ensemble.
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Nokia : Nous devions fusionner pour mieux investir, explique Michel Combes, DG d’Alcatel-Lucent
Nokia : "Nous devions fusionner pour mieux investir", explique Michel Combes, DG d’Alcatel-Lucent © Pascal Guittet

L'Usine Digitale - Comment les salariés de Villarceaux accueillent-ils la nouvelle ?

Michel Combes - Beaucoup de salariés étaient présents. J’ai eu évidemment beaucoup de questions, une discussion approfondie. Je pense que Villarceaux est confiant sur le rôle qu’il peut jouer dans le nouveau projet. Comme souvent, on m’a demandé – et c’est très légitime – pourquoi cette fusion pourrait être couronnée de succès alors que celles entre Alcatel et Lucent, et entre Nokia et Siemens ont, elles, échoué. Pour commencer, je réponds qu’il n’y a pas de raison pour que notre secteur ne sache pas conduire une fusion réussie. Mais surtout, il y a quatre conditions pour que cela soit un succès. D’abord, il faut un projet stratégique clair, compris par tous, qui ne souffre aucune contestation. Or, nous allons bien dans le sens de l’industrie mondialisée, dont les barrières entre télécoms fixe, mobile et cœur de réseau volent en éclat. Et nous répondons à la nécessité d’une transition vers des compétences en logiciel, en IP, en mobilité...

Vous mettez également en avant le timing de l’opération, qui finalement aurait déjà pu avoir lieu il y a quelques mois. Pourquoi ?

C’est la deuxième condition de réussite. Nous sommes vraiment dans le bon timing. D’abord parce que les mutations technologiques dans notre secteur s’accélèrent, dans la 5G, le cloud, etc. Et qu’il faut investir maintenant ! Or, si nous avions commencé à investir chacun de notre côté sur ces sujets, il aurait été beaucoup plus compliqué de nous rapprocher. Et séparément, nous n’avions pas assez de moyens. Nous avions la volonté, pas les moyens. Y compris pour embaucher de nouvelles compétences de recherche. Ce projet nous en donne les moyens.

C’est aussi le bon timing car nos clients, les opérateurs, eux aussi se consolident, entre acteurs du mobile et du fixe. Ils veulent des fournisseurs convergents. Enfin, c’est le bon timing parce que nos deux entreprises ont réussi leur transformation. Et il faut aussi une gouvernance claire qui ne s’embarrasse pas des ego. C’est la troisième condition de réussite. Les jeux de pouvoir stérilisent les prises de décision. Le chairman et CEO sera donc celui du plus gros des deux acteurs, en l’occurrence Nokia. La quatrième condition de réussite en dépend : il faut une feuille de route claire, précise, préparée pour démarrer le jour de la finalisation.

Donc, vous ne souhaitiez pas prendre la tête du nouveau groupe ?

Le poste de CEO de ce nouveau groupe sera passionnant et je l’aurais pris avec grand plaisir. Mais, je suis avant tout un opérationnel, un manager passionné. Et la modernité des CEO que je représente fait passer en priorité le succès de l’opération. Enfin, on l’entend dans ma voix, je suis passionné par ce projet de transformation d’Alcatel-Lucent. Cette fusion est l’aboutissement de ce que nous avons fait depuis deux ans et je vais faire tout ce qui est en mon pouvoir pour que cela sorte sur les bons rails. Ensuite, je me retirerai sur la pointe des pieds. Sinon, je deviendrai un facteur de blocage, et le nouveau CEO ne me voudra pas dans ses pattes !

"Pas question de céder un centimètre aux concurrents durant l’année que devrait durer la transition"

Michel Combes

 

Reste que la finalisation de l’opération ne devrait pas arriver avant le premier semestre 2016. Près d’un an durant lequel le nouveau Nokia sera occupé par cette fusion laissant tout loisir à ses concurrents de s’accaparer des parts de marché ?

Pour commencer, nous pouvons faire en sorte d’obtenir les autorisations le plus vite possible même si ce n’est pas facile car nous devons avoir des discussions dans plusieurs juridictions. Mais nous avons désormais deux hémisphères cérébraux ! Nous aurons deux priorités cette année. Nous allons chacun mettre en place une équipe qui va travailler sur la fusion, et une autre qui va travailler sur notre stratégie. Sur le plan Shift, pour nous. Nous annoncerons bientôt nos équipes d’intégration. De plus, dès le 14 avril, j’ai contacté mes clients dans le monde entier pour gérer au mieux, avec eux, la phase de transition. Ils vont nous aider. Pas question de céder un centimètre aux concurrents durant l’année que devrait durer la transition.

Entendons-nous bien, c’est forcément une année très importante qui va nécessiter de la vigilance. Dans un premier temps il nous faut bien informer et accompagner les collaborateurs. Leur famille, leurs amis, leurs clients leur posent des questions. Et s’ils sont dans l’incertitude, c’est insupportable. Je leur explique avec le moins de langue de bois possible que cette période est nécessaire mais que nous allons clarifier les choses aux plus vite. Et je leur dis aussi que l’on continue notre stratégie et que, dans l’entreprise fusionnée, on sera plus forts.

Nokia s’est d’ailleurs engagé auprès du gouvernement sur le maintien de l’emploi en France, et le recrutement de 500 chercheurs. Cela signifie qu’il y aura 500 départs ailleurs ?

Ce que nous faisons a le mérite de la clarté. Nous n’avons pas pris ces engagements sur l’emploi pour faire passer un deal. Nous les avons pris parce qu’ils sont une bonne chose. Nous allons préserver le niveau d’emploi en France tel qu’il sera à la fin du plan Shift (dans un an, ndlr). C’est simple, car nous nous sommes mis en position de doter la France des moyens nécessaires. On préserve l’emploi global en France et on passe de 2000 à 2500 chercheurs dont 300 jeunes, sur des projets d’avenir : la 5G, la cybersécurité, le management des réseaux...

D’ailleurs, la marque Bell Labs va être étendue aux activités de recherche du nouvel ensemble. C’est une force de frappe mythique. Avec huit prix Nobel ! Et dans les engagements que nous avons pris, il y a le pilotage stratégique de la recherche qui se fera depuis la France !

Mais bien sûr, comme dans toute fusion, il y a aussi des redondances sur certaines fonctions. On va regarder cela avec les collaborateurs avec un souci d’équité. Qui plus est, cet engagement sur l’emploi en France est un engagement a minima. Si la fusion marche, on fera encore mieux.

Alcatel-Lucent est encore en pleine transformation. Vous aviez entamé une réorganisation avec un resserrement de la R&D autour de certaines technologies, le fonctionnement plus agile avec des start-up internes, etc. Allez-vous pouvoir continuer au sein de Nokia ?

Oui. Pour moi, c’est un processus en trois étapes. Nous avons d’abord fait en sorte d’éviter la faillite. Ensuite nous avons doté Alcatel-Lucent d’un nouveau projet stratégique. Aujourd’hui, nous avons trouvé le partenaire idéal pour résoudre nos deux faiblesses : notre trop petite taille sur le marché du mobile et la limitation de nos ressources financières pour accélérer.

Le projet stratégique d’Alcatel-Lucent devient celui de Nokia : très haut débit, IP et cloud. De plus, les deux entreprises se sont considérablement transformées. Elles ont fait des progrès dans l’opérationnel et ont relancé l’innovation. Nos démarches sont parfois similaires, parfois différentes. Nokia n’a qu’une ligne de produits, le mobile, et nous en avons quatre : le mobile, le fixe, les plates-formes et l’IP. Mais le modèle opérationnel de Nokia est très similaire à celui que nous avons pour chacune des lignes. Ça devrait simplifier l’intégration.

Finalement, l’objectif de ce rapprochement est-il de créer un autre champion européen aux côtés d’Ericsson, pour contrer Huawei ?

Notre industrie évolue, elle est mondialisée. Et la Chine et les États-Unis en particulier, ont fait émerger de vraies machines de guerre. Ils ont des équipementiers puissants avec Huawei, Cisco ou HP, des opérateurs télécoms puissants avec Verizon, AT&T, les trois opérateurs chinois et des acteurs internet puissants avec Google, Facebook... Et l’Europe dans tout cela ?... Cherchez l’erreur !

L’Europe a raté la première marche. Aujourd’hui, la bataille n’est plus nationale mais régionale. Je n’ai jamais caché que j’étais pour l’émergence d’autres acteurs européens forts dans les télécoms. Le 15 avril est un jour historique car nous faisons émerger un champion européen historique. Et Alcatel-Lucent est une des deux composantes de ce nouveau champion ! J’espère d’ailleurs qu’il y aura le même type de mouvement chez les opérateurs. Quant à Ericsson, c’est une très grande entreprise, mais plus spécialisée sur le mobile. Le nouveau Nokia est plus diversifié.

Propos recueillis par Emmanuelle Delsol

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