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"Voir une teinturerie et une fromagerie ouvrir à côté de nos locaux, c'est aussi important que d'avoir des licornes", estime Raouti Chehih, le cofondateur d'Euratechnologies

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C'est sûrement un des pionniers de la vague numérique française... et il se trouve à Lille. Raouti Chehih a "inventé" Euratechnologies, un immense espace consacré aux entreprises innovantes aux frontières de Lille. Est-ce parce qu'il a suivi des études d'urbanisme que son approche du numérique diffère des discours convenus sur le sujet ? Poussée à la frontière de la ville, sur les décombres d'une usine textile, Euratechnologies, une société d'économie mixte, estime qu'elle aura créé 10 000 emplois d'ici à 2020.  Et ne se repose pas sur ses lauriers, en préparant déjà la prochaine vague qui vient.

Voir une teinturerie et une fromagerie ouvrir à côté de nos locaux, c'est aussi important que d'avoir des licornes, estime Raouti Chehih, le cofondateur d'Euratechnologies
Raouti Chehih, un des fondateurs d'Euratechnologies Lille, © Bernard LACHAUD

L’Usine Digitale : Revenons quelques années en arrière. Quelle était votre motivation en créant Euratechnologie à Lille ?

Raouti Chehih : En 2008, une chose est sûre : nous ne voulions pas ouvrir un incubateur ou un accélérateur, car on ne savait pas que cela existait. Notre ambition était de créer un outil de transformation du territoire. Notre but était de prendre la vague de ce que nous pressentions être la vague de la nouvelle révolution industrielle. C’est pour cela que nous nous sommes installés dans cette ancienne usine textile qui est la première d’Europe à avoir utilisé l’électricité, pour en faire le symbole de l’économie du 21e siècle. Pour nous, c’était comme un passage de témoin du 19e au 21e siècle.

 

Rétrospectivement, qu’est-ce qui vous motivait, il y avait eu le krach de la bulle Internet au début des années 2000 et 2008 n’a pas été une année propice pour la bourse avec le krach dit des subprimes ?

Le projet avait beaucoup d’opposants. C’est vrai. Ils nous reprochaient de gaspiller de l’argent public pour un secteur qui avait « cramé » beaucoup beaucoup d’argent dans le krach de la nouvelle économie en 2001. Ce projet n’aurait pas existé sans le soutien du premier adjoint de l’Hôtel de Ville, Pierre de Saintignon, mais aussi de la métropole et de la Région. Si le projet s’est monté dans le scepticisme, voire l’adversité, ces trois-là n’ont jamais douté.

 

Aujourd’hui, on a du mal à l’imaginer : la zone était une sorte de cloaque. Il ne restait que les murs de l’usine où je vous reçois. Tout a commencé dans le petit bâtiment situé à l’extéieur qu’on appelait le bâtiment F. On a commencé par le réhabiliter, pour faire une préfiguration, un test sur 4000 mètres carrés avant de se lancer sur les 25 000 mètres carrés. Pour cela, il a fallu lever 30 millions d’euros pour rénover le bâtiment et du temps. Le soutien des pouvoirs publics, que ce soit la Ville, la Métropole et la Région, a été déterminant.

 

Quand on arrive sur les lieux, la zone est  encore en travaux. Où en êtes-vous ?

Aujourd’hui, Euratech c’est 90 000 mètres carrés pour les entreprises innovantes. Sur le site de l’ancienne usine textile, travaillent pas moins de 4 000 personnes. Nous avons largement montré qu’on pouvait créer des emplois dans le numérique. A cela, il faut ajouter le site ouvert dans les anciens locaux de la Redoute, qui compte 180 personnes.

 

90 000 mètres carrés c’est près de trois fois la taille de Station F à Paris qui annonce 34 000 mètres carrés sur son site Internet...

Nous ne faisons pas véritablement la même chose. Station F travaille l’attractivité de la France sur la carte mondiale du numérique et c’est très bien. Notre projet, dès le départ, s’est inscrit dans une vision globale, mais avec la volonté très forte d’avoir un agissement, un impact local avant tout. Avec le projet d’Euratech nous voulions que les gens aient envie de venir s’installer à Lille, d’y rester.

 

En juin 2017, lors d’une conférence organisée à l'occasion des Napoléons, vous disiez que le nombre de licornes vous importait peu finalement. Pourquoi ?

Ce qui m’importe finalement c’est de savoir à quoi sert tout ça. Ici, il y a des entreprises qui s’installent avec la volonté de multiplier par 10 l’investissement de départ et cela ne me pose pas de problème, au contraire. Mais, dès le départ, ce que nous voulions c’est avoir un impact sur le territoire, sur la vie des gens. Si je vous montrais une photo d’une promotion de l’incubateur, vous seriez surpris par la diversité (il montre alors une photo sur son ordinateur) des origines ethniques, professionnelles, des âges, par la parité… Ici, tout le monde peut. Personne ne doit, mais tout le monde peut. Personne n’est obligé de faire une licorne. Déjà si on crée un emploi ou deux, on a gagné notre pari. Je suis aussi fier de savoir que grâce à Euratech, un teinturier, un fromager, un libraire, des restaurants se sont ouverts dans cette partie de l’agglomération lilloise. On en est à la troisième crèche, des taxis amènent des gens ici… Si le bâtiment où je vous reçois ressort du public, il s’est construit tout autour des bâtiments privés. Nous avons réussi à convaincre des entreprises comme IBM ou CapGemini, de venir s’installer. Quand IBM est arrivé, l’équipe comptait deux personnes. Le bâtiment qu’on voit depuis ces fenêtres va accueillir 1000 personnes. Je me répète mais c’est vraiment essentiel : l’impact local est le cœur de ce projet depuis le début.

 

Donc pas de licorne chez EuraTechnologies ?

Nous accueillons chaque année des personnes qui veulent créer leur entreprise que nous accompagnons. En moyenne, nous avons 80 % des projets que nous sélectionnons qui suivront ce que nous appelons le mode Grow, soit une croissance régulière de PME techs. Les 20 % suivront plutôt le mode Scale, soit la recherche d’une croissance très rapide. Nous avons besoin des deux pour notre modèle économique.

 

Comment faites-vous pour convaincre les entreprises de venir s’installer à Euratechnologies plutôt qu’ailleurs ?

La qualité de l’accompagnement que nous dispensons aux entreprises est largement reconnue. Chaque année, nous avons entre 1000 et 1500 candidats pour notre programme START. Nous n’en retenons que 10 %. Nous pourrions accueillir plus d’entreprises mais nous n’avons pas fait ce choix, justement pour pouvoir continuer à proposer des prestations quasiment sur-mesure. J’insistais tout à l’heure sur la diversité des promotions. Cela veut dire qu’il faut s’adapter : on n’accompagne pas de la même façon un jeune ingénieur et un demandeur d’emploi en reconversion.

 

Quel est votre modèle économique alors, car ces prestations ont un coût ? Quelles sont vos recettes ?

Euratechnologies est une société d’économie mixte dont le capital est public à hauteur de 85 %. Nous ne prenons pas de participation dans les projets. Nos revenus proviennent de trois sources principales : des revenus immobiliers, les entreprises que nous hébergeons louent des mètres carrés. Ensuite, nous facturons les services que nous rendons aux entreprises. Enfin, nous avons une mission de délégation de service public pour les collectivités.  

 

N’est-ce pas trop dur de concilier la rapidité nécessaire du monde numérique et le monde de l’économie publique qu’on imagine moins capable d’accélération ?

Je suis persuadé que seule une initiative publique pouvait se lancer dans un tel projet. Elle donne du temps pour le retour sur investissement. Chez Euratechnologies, une start-up peut pivoter une ou deux fois. On leur donne du temps. Mais, parallèlement, dans l’accompagnement, nous faisons intervenir des personnes qui aident à rythmer la vie des jeunes entreprises. On peut donner du temps tout en travaillant sur un rythme soutenu. C’est aussi une de nos particularités.

 

4000 emplois créés sur place, mais vous ne comptez pas vous arrêter là ?

D’ici à 2020, nous prévoyons avoir 10 000 postes ici, et le double sur la région. Pour cela, nous allons continuer d’essaimer sur le territoire, en créant à chaque fois des verticales : nous travaillons sur la robotique à Saint Quentin, l’e-commerce à Roubaix ou l’agro et l’agri tech à Wilhems…

 

Nos projets ne s’arrêtent pas là. Nous allons rénonver 20 000 mètres carrés pour un nouveau programme, autour de l’innovation, de l’éducation tout au long de la vie, du transfert de technologies. Nous voulons y mélanger encore plus les profils de personnes, avec des start-uppers mais aussi des étudiants ou des gens qui veulent savoir quel avenir préparent les technologies. L’ambition est de susciter, préparer les futurs talents.

 

En quoi cela va-t-il consister ?

Je ne veux pas trop en parler avant le lancement officiel en février prochain. Les talents est notre seul combat, tout le reste -les mètres carrés, les prestations… - au fond, c’est des commodités ! C’est pour cela que nous voulons investir dans la formation de la prochaine vague. Nous voulons que chacun puisse voir quelles sont les nouvelles technologies qui arrivent, quel va être leur impact. Il menace peut-être leur emploi, mais il peut aussi leur donner les moyens de lancer une entreprise. A nous de les aider s’ils en ont envie après être passé dans ce lieu extraordinaire que nous préparons, avec le soutien de nos actionnaires publics et privés.  

 

Ce nouveau projet se fait avec la même philosophie : vision globale ET impact local. Pour résumer ce qui fera la différence, je dirais qu’avec Euratechnologies on a donné des emplois. Notre nouveau campus mettra les gens en situation d’employabilité.

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2 commentaires

Pannetier Christophe
11/01/2018 09h16 - Pannetier Christophe

M. Chehih n'a jamais été l'inventeur d'EuraTechnologies quoi qu'il en dise. C'est moi qui ai été le créateur du concept et du nom et qui ai développé le projet entre 1999 et 2005, avec le soutien de Pierre de Saintignon et l'appui d'un petit groupe de réflexion composé de la Région, de l'Université de Lille 1, de l'association des professionnels du numérique, Kalimédia, de la CCI, et d'entreprises parmi lesquelles 3 Suisses International / Cité Numérique. En effet, en 1999, avec l'appui de ce petit groupe, nous constations qu'à Lille, il n'y avait pas de lieu d'échanges et de création d'entreprises innovantes. On parlait déjà d'incubateur, contrairement à ce qu'affirme Raouti Chehih. Nous étions fascinés par ce qui se passait dans la Silicon Valley et à Sophia-Antipolis. Nous avions envie de faire la même chose pour Lille, un grand projet dans la continuité d'Euralille et d'Eurasanté (d'où le nom d'Euratechnologies). J'ai fait le tour du monde pour voir les grands sites d'innovation. J'étais alors directeur de la Mission Société de l'Information de la Région Nord - Pas de Calais. Quelques mois plus tard, j'ai présenté les grandes lignes de ce projet à Pierre de Saintignon qui a eu cette idée géniale d'EuraTechnologies sur le site des Bois-Blancs. Il a fallu convaincre ensuite. Tout le monde était contre nous, ce d'autant que la bulle Internet venait d'éclater. Pierre Mauroy nous a donné carte blanche avec cette vision toujours impressionnante qu'il avait du Lille de demain. Pierre de Saintignon m'a ensuite confié la direction de DigiPort Technopole Lille Métropole que j'ai assurée jusqu'en 2005. Nous avons préparé et développé le projet EuraTechnologies. Pierre a été d'un soutien sans faille. Nous avons créé un incubateur "hors les murs". J'ai ensuite recruté Raouti Chehih dans l'équipe en 2003. Lorsque j'ai quitté DigiPort pour créer ma propre start-up, deux autres directeurs m'ont succédé avant que Raouti Chehih ne prenne la direction d'EuraTechnologies. Raouti Chehih réécrit l'histoire à son avantage, c'est dommage. Il n'en a pas besoin, car il a développé avec beaucoup de talent la vision que j'avais conçue de ce beau projet.

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JErome F.
24/01/2018 08h53 - JErome F.

Monsieur Pannetier, je me sens obligé de commenter votre propos (ce qui ne m'arrive jamais) tant je ne comprends pas le sens de celui-ci (ou ne veut pas le comprendre) derrière l'habileté de l'écriture: une peur de l'oubli, un manque de reconnaissance? Ayant évolué aux cotés de Raouti toutes ces années, on peut dire que ce que vous dites est réel, mais il y a des détails qui comptent et ils sont nombreux. Depuis 2005 le projet a je pense tellement évolué, et je pense que Raouti a inventé le contenu, et pensé l'évolution d'Euratechnologies, son ampleur et son développement. A ma connaissance il n'y a eu qu'un seul Directeur d'Euratechnologies depuis sa création mais il y a certes énormément de personnes qui ont travaillé autour, a commencer par l'équipe mise en place par....Raouti. En 2005, alors que vous partiez de DIgiport (qui a continué d'exister après le lancement d'Euratechnologies) pour créer votre entreprise de conseil, tout restait a faire, et Raouti était en charge du dossier et a évolué logiquement jusqu'a en prendre sa direction. Quant à la notion d'incubateur, je pense qu'il s'agit d'une incompréhension du journaliste car les incubateurs existent depuis bien longtemps, ce qui n'est pas le cas des accélérateurs, lancés par YC et P&P tech center entre autre a cette même époque; Un projet écrit dans les années 2000- 2004 et exécuté entre 2009 et aujourd'hui, on parle de 2 époques économiques radicalement différentes surtout dans la considération de entrepreneuriat. On dira qu'il y a celui qui pense la formule 1, celui la construit et celui qui la pilote...et qui remporte les prix, mais sans pilote....tout le reste n'existe pas. Il y a les frères Winklevoss et il y a Facebook.....a la fin....je doute qu'ils auraient eu la capacité de faire quoique ce soit, et tout le monde s'en fout. Enfin, si vraiment vous êtes gêné, appelez le, je sais que vous avez encore son numéro...quand c'est utile. Jérôme.

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