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Exil de Frédéric Jaccaud : le roman paranoïaque de l'ère numérique

Avec Exil, Frédéric Jaccaud signe un passionnant roman noir, mêlant les codes du genre et une réflexion sur la virtualisation du monde. Il est vrai que son narrateur a connu la Vallée des débuts, celle où faire de l'informatique était une contre-culture.  Mais que risque-t-on à vouloir décoder le code ultime du monde ? Quelque part entre Icare trop proche du soleil et le passeur Charon, son narrateur révèle les ambiguités de la condition humaine à l'ère du Code tout puissant.

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Exil de Frédéric Jaccaud : le roman paranoïaque de l'ère numérique
Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16) © gallimard série noire

Exil, le roman qui vient de paraître du lausannois Frédéric Jaccaud, est une sorte d’organisme vivant insaisissable, tant la matière qui le constitue semble se virtualiser comme nos vies à l’heure du numérique triomphant.


Pourtant, tout commence de façon on ne peut plus classique pour un roman revêtu de la célèbre couverture noire. Un homme au passé incertain s’est reconverti dans un métier aux frontières du milieu : il sert de chauffeur et de protecteur à des call girls. Une petite main d’une mafia qu’on imagine californienne, conduisant dans la moiteur de la nuit des filles superbes dans des hôtels de luxe, sur le parking desquels il attend leur retour pour les raccompagner.  

 

Quand la Vallée était une utopie

Pourtant, ce chaperon moderne a un passé. il a connu la Vallée des débuts, celles où les hackers avaient des rêves qui ne se confondaient pas avec le nombre de zéros de leur appointements mensuels. Les garages où s’inventaient le monde de demain étaient des lieux utopiques où les drogues et la philosophie circulaient autant que les impulsions électroniques dans ses machines à venir, présageant un monde où "l’information se développe plus vite que la subtilité humaine."

 

Que s’est-il passé qui provoqua le passage d’un monde à un autre ? Le lecteur ne le saura jamais, pas plus qu’il ne connaîtra l’identité du narrateur. S’agit-il du mythique Sadziak, prodigieux hacker, "traînant dans la vallée dans une attitude qui le fait passer pour un vagabond lumineux, un être de légende ?" Car à mesure que la lecture avance, le doute s’installe quant à la personnalité du narrateur, à son intégrité mentale.

 

Il est vrai que les péripéties auxquelles il est confronté en déstabiliserait plus d’un. Une des femmes qu’il raccompagne un soir ressort gravement blessée d’un rendez-vous avec de hauts responsables de l’aéronautique des Etats-Unis. Pour la sauver, le chauffeur prend la fuite (une éventualité qu’il a préparé de longue date) direction le nord et atterrit dans la ville de Grey Lake, une sorte de no man’s land à quelques miles de la frontière canadienne. Il se retrouve alors en possession d’une sorte de clé USB dérobée par la femme agressée, clé qui semble contenir des secrets bien plus importants que ceux de la sécurité nationale.

 

Sauf qu’on a connu endroit plus tranquille pour se cacher. A Grey Lake, l’ambiance aussi est des plus étranges, on retrouve dans les bois tous proches des morts, qui possèdent sur eux des morceaux de papier, des extraits d’un code informatique… qui semblent impossible à décrypter.

 

Une histoire de code

Si les codes (!) du genre du roman noir sont respectés, c’est pour être mieux détournés. A mesure que l'intrigue progresse, l’enquête change d’objet et concerne la réalité du narrateur et du monde qui l’entoure. Qu’est-ce qui est vrai quand tout devient virtuel ? Quelle confiance placer dans les êtres quand les apparences prennent toute la place ? "A coup sûr. Je m’astreins depuis trop longtemps à décoder des informations ineptes ; exercice quotidien qui dilue peu à peu ma conscience dans le champ des probables. Pourtant là, dans ma main, le métal lourd et froid du Glock me leste dans la matérialité. Ma personne se recompose autour du flingue" note le narrateur. Le même qui quelques pages avant remarquait : "admettons que cet événement ait eu lieu, parce que c’est mon souvenir…"

 

Dans ce grand, très grand roman paranoïaque, l’humour n’est pas absent, offrant comme une respiration entre les scènes parfois violentes et les considérations philosophiques animées par une élégante logique. Ainsi en est-il de l’absurde duo de personnages réputés construire une ligne électrique aussi fantomatique que la forêt qu’elle traverse. Ou cet idiot du village qui ne l'est peut-être pas autant qu'il ne le semble.

 

Avec brio Frédéric Jaccaud réussit de bout en bout à faire cohabiter la rigueur très mécanique de son intrigue de départ (pourquoi a-t-on voulu tuer cette femme dont le fils voulait devenir astronaute) et le chaos absurde du monde. Les deux niveaux cohabitent, créant un chaos renforcé par la folie du narrateur ?

 

UN style puissant

Roman du décodage impossible du monde, au risque de sombrer dans la folie, où l’"on regarde encore une fois le déroulement du code informatique, celui-ci est intègre et pourtant il produit un chaos effroyable". Exil est aussi une œuvre littéraire portée par un style existentiel et vénéneux, où vie et mort, ordre et désordre s’entremêlent : "enfin, les arbres recouvrent le sol, dissimulant les détails d’une végétation qui étouffe, à mesure que la montagne s’élève, et pareille à une dent déchaussée s’élance vers le ciel où la neige crasseuse du sommet s’accouple à la brume" ; "la voiture avale ce monde absurde qu’elle dégueule aussitôt dans le pare-brise arrière avec une insolente froideur".

 

Exil commence comme un polar de David Fincher pour finir dans une apothéose surréaliste lynchéenne, sans rechigner à des trouées burlesques à la façon des frères Coen. Que ce soit un auteur suisse qui réussisse cette incroyable synthèse ne peut que réjouir. Et que ce soit la Série noire de Gallimard dirigée par le très inspiré Aurélien Masson n’étonnera personne parmi ceux qui s’intéressent à la littérature.

 

Exil de Frédéric Jaccaud - Série noire gallimard - 18,50 euros - 318 pages 

 

Deux conseils : 

A la fin du livre figure un glossaire qui peut simplifier la lecture. Toutefois, prenez garde à ne pas trop regarder les dernières pages du livre, vous risqueriez d'en voir l'une des clés révélée un peu trop tôt.

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