The Circle, adaptation du roman de David Eggers, dépeint sur grand écran l'impact des Gafa sur nos vies

[Mise à jour] Un peu plus d'un an après son arrivée dans les librairies françaises, le roman Le Cercle de David Eggers débarque au cinéma. En salle depuis le 12 juillet 2017, The Circle réunit sur grand écran Emma Watson, Tom Hanks et John Boyega. Si le film est réduit par certains critiques à une opération marketing pour relancer les ventes du livre (disponible en format poche depuis juin dernier), sa sortie reste un prétexte pour reparler de ce roman qui décrypte avec talent le spirit de la Valley et l'impact qu'ont les Gafa sur nos vies. L'ouvrage, que nous avions chroniqué en mai 2016, révèle la part d'ombre des projets les plus fous du numérique. Derrière les rêves de transparence et de bonheur se cache mal une profonde angoisse de nature métaphysique.

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The Circle, adaptation du roman de David Eggers, dépeint sur grand écran l'impact des Gafa sur nos vies
Avec Le Cercle, Dave Eggers poursuit l'exploration du monde contemporain en s'intéressant à une entreprise qui ressemble à nos GAFA.

Mae est une jeune vingtenaire bien dans son époque. Fille de la classe moyenne américaine, elle un bon job dans une administration certes un peu vieillotte où à, à peine 25 ans, elle s’étiole. Son amie de fac, Annie, va la sortir de là, car Annie travaille pour Le Cercle, l’entreprise qui est en train de révolutionner le Net, en ayant inventé une sorte de super système d’identification. Derrière le Cercle, on reconnaît un mélange des Gafa. Mieux que ça, Annie fait partie de l’élite de l’entreprise, ceux qui décident de l’avenir. Pour Mae, l’avenir s’annonce désormais radieux, avec une mutuelle généreuse, pour elle et bientôt pour sa famille, un boulot super à l’expérience client où elle excelle. Tout commence donc comme une sorte de conte de fées. “Mon Dieu, pensa Mae. C’est le paradis”, c’est par cette phrase commence le livre. D’ailleurs, pour elle, le Cercle restera le paradis, tant elle fait corps littéralement avec le projet et passe d’émerveillements en éblouissements.

Orwell du numérique ou Zola des start-up ?

Certains critiques ont un peu vite comparé Le Cercle du talentueux romancier californien, Dave Eggers, à une version contemporaine du 1984 d'Orwell, parce qu’à travers l’histoire de Mae, il décrit in fine une société totalitaire, où la chasse à l’homme est organisée en direct, où l’héroïne renonce à sa vie privée, se faisant même la thuriféraire de la transparence totale. Le rapprochement est tentant, mais il n’est peut être pas le plus pertinent.

D’abord parce que le monde décrit est celui d’une servitude volontaire, comme aurait écrit Etienne de la Boëtie qui n’a pourtant jamais utilisé Internet ! Pas de Big brother, mais des utilisateurs consentants et même enthousiastes. Eggers excelle à décrire comment les meilleures intentions débouchent imperceptiblement sur un enfer qu’elles pavent, on le sait depuis longtemps. Car tout commence par la mise en place de caméras bon marché ultra légères et autonomes dans le but de lutter contre la dictature. Une idée super chouette pourrait dire l’héroïne tout en optimisme béat.

En outre, c’est plutôt à Zola que fait penser le Dave Eggers auteur du Cercle, un Zola qui aurait de l’humour et qui aurait suivi un cours de creative writing, cette autre spécialité nord-américaine. Publié en 2013 aux Etats-Unis, donc écrit bien avant (le bouquin fait 500 pages), Le Cercle est une formidable description de la vie dans les entreprises de la vallée du silicone. Tout y est plus vrai que nature. On sent le travail d’enquête sérieux et précis qui nourrit l’intrigue et l’imagination de l’écrivain, pour décrire les rituels, l’organisation des bureaux, la vie sur le campus… De même, il pointe très bien certains facteurs, comme la sollicitation permanente qu’il matérialise par l’absurde et la multiplication des écrans sur le bureau de l’héroïne. Ou comment, peu à peu, la vie, l’expérience au monde est réduite à des chiffres. De la santé aux sentiments, tout devient une affaire de chiffres, de quantités et bientôt de normes : “si on combinait toutes ces technologies, on pourrait très vite définir des normes comportementales dans n’importe quel contexte”.

Une réflexion sur l'esprit californien

Mais le talent narratif d’Eggers réussit à transformer ces réflexions en un page turner accessible à tous. Et tient captive un lecteur 500 pages durant par une intrigue qui se passe quasi exclusivement dans une entreprise. Qui pour relever le défi ?

D’autant qu’il ne s’arrête pas là et expose très clairement la philosophie qui sous-tend cette démarche : l’obsession de la transparence, l’hyper narcissisme mais aussi une profonde angoisse de ne pas tout contrôler. “La déchirure représentait le fait de ne pas savoir. Ne pas savoir qui l’aimerait et pour combien de temps. La déchirure, c’était la folie qui découlait du fait de ne pas savoir (...) ne pas savoir ce qu’il avait dans la tête, quels étaient ses plans.”

Certains critiques nord-américains ont reproché à Eggers le personnage de Mae qui n’est pas, c’est un euphémisme, une adepte du doute. Qu’on nous autorise à penser que c’est aussi l'une des qualités de ce roman, avec la réinvention d’un archétype : l’oie blanche persuadée de faire le bien et tellement sûre d’elle qu’elle rejette toute pensée critique. Ainsi sera-t-elle l'auteure de la pensée du monde qui s'annonce lors d'une réunion où elle présente l'un de ses projets mêlant naïveté et moralisme : "Les secrets sont des mensonges. Partager c'est aimer. Garder pour soi c'est voler".

A un moment clé du dénouement de l’intrigue, elle s'écrira “Moi. Je veux être vue. Je veux que mon existence laisse une trace.” Soit la meilleure illustration de l’essai du psychanalyste et philosophe Carlo Stenger au titre programme : la peur de l’insignifiance nous rend fou. Là où l’écrivain Eggers révèle tout son talent, c’est dans la création de ce personnage hyper contemporain, angoissé mais positif, tellement prêt à tout pour ne pas disparaître, qu’il est prêt à engloutir le monde avec lui.

Si le roman soufre de quelques longueurs (on est aux Etats-unis, là où un roman doit, comme le reste, être big size) ou si certaines des problématiques exposées semblent un peu dépassées, Le Cercle réussit à mêler suspense, précision, réflexion sur l’intimité à l’ère de la disparition de la vie privée dans un roman qui peut être lu par tout public. Du très grand art !

Le cercle, Dave Eggers, Gallimard collection Du monde entier, 25 euros

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