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On sait enfin qui sont les créateurs de start-up en France

Étude Travail et emploi, la revue adossée au ministère du Travail, publie une étude "sérieuse" sur le profil des créateurs de start-up en France. Loin du mythe égalitaire et démocratique, le travail de la chercheuse Marion Flécher révèle que l'on ne devient pas start-upper par hasard. Avoir un projet, le développer, convaincre des investisseurs... sont des compétences particulières et inégalement réparties.
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On sait enfin qui sont les créateurs de start-up en France
Qui crée des start-ups en France et vont après à station F ou ailleurs ? © LVMH

C'est un domaine assez mal connu, où beaucoup de clichés circulent. Qui sont véritablement les créateurs de start-up ? Il y a bien eu une étude en 2016 réalisée par Numa et Roland Berger, qui était limitée aux jeunes pousses incubées par Numa. Mais le sujet ne passionne pas vraiment la foule des think tank et autres instituts de recherche consacrés au numérique. A moins que la relative nouveauté du phénomène (près de vingt ans quand même) fasse qu'il n'est pas facile à appréhender.

Définition introuvable

Le travail de la chercheuse Marion Flécher est d'autant plus intéressant qu'il répond à cette lacune. Il est publié dans le numéro 159 de Travail et emploi, la revue de la Dares. L'auteure commence par rappeler que, si les publications sont rares, c'est peut-etre que les start-up sont une réalité difficile à cerner, faute d'une définition incontestée dans le champ de la recherche et d'une inexistence absolue en tant qu'objet juridique. Et c'est un véritable paradoxe que rappelle l'auteure : plus on parle de start-up, plus on veut les promouvoir et les multiplier, moins on sait de quoi il s'agit véritablement. Marion Flécher résout le problème en considérant qu'est start-up l'entreprise dont les fondateurs revendiquent ce nom.

Son travail vient confirmer que tout le monde ne crée pas une start-up, que les diplômés de grandes écoles sont surreprésentés ainsi que les enfants de cadres et de professions indépendantes. Pour le dire autrement, créer sa start-up n'est pas du tout une épreuve de la méritocratie à la française. Ainsi, 80 % de l'échantillon étudié par la chercheuse ont un niveau bac+5 ou plus. 21 % sont issus d'écoles d'ingénieurs et 35 % d'écoles de commerce. Seulement 7 % des créateurs d'entreprises en général ont un tel niveau scolaire.

Assedic ventures, le retour

Rien d'étonnant pour qui connaît un peu ce milieu, où il faut une certaine technicité financière pour lever des fonds ou écrire un business plan. Des compétences qui ne s'improvisent pas du jour au lendemain. Sans oublier la multiplication des filières entrepreneuriat, dans les écoles d'ingénieur ou de commerce, qui font que fatalement les élèves ayant suivi cette voie se retrouvent in fine plus nombreux à monter une entreprise, d'autant que ces mêmes établissements prestigieux ont aménagé en leur sein des incubateurs pour les projets de leurs étudiants.

On trouve aussi une plus grande proportion de cadres qui ont mal vécu leurs premières expériences professionnelles parmi les créateurs de jeunes pousses que dans la masse générale des créateurs d'entreprises. "Cette jeune génération très diplômée... voit ainsi dans la création de start-up un moyen de s’affranchir des contraintes de la grande entreprise et de retrouver de la liberté et du sens au travail" résume Marion Flécher.

Elle révèle que créer une start-up n'était une nécessité professionnelle que pour seulement 3 % des personnes rencontrées. A l'inverse, 83 % déclarent l'avoir fait par goût d'entreprendre... en contrôlant les risques. L'auteure rappelle en effet que nombre de créateurs se lancent après une première expérience professionnelle, qui leur donne droit à l'allocation chômage. Le fameux "Assedic Ventures", dont L'Usine Digitale vous parlait dès 2016, soit "un moyen de gagner en indépendance tout en bénéficiant des avantages du salariat", résume Marion Flécher.

Hubris masculin ? 

Pourtant, pour nombre de créateurs, la levée de fonds reste l'horizon à atteindre. Une étude statistique menée par l'auteure met en lumière ce qui se chuchote quand on fréquente des créatrices de jeunes pousses (la loi du silence est forte dans ce tout petit milieu) : il est plus aisé de lever des fonds pour les hommes que pour les femmes. La probabilité d'y réussir est 2,4 fois plus importante pour les hommes que pour les femmes et les études menées par le passé par BNP Entrepreneuriat avaient montré que les montants levés par les femmes étaient plus faibles.

Les justifications avancées par les experts étonnent : les femmes lèveraient moins parce qu'elles seraient plus prudentes et moins dépensières quand les hommes seraient tout à leur hubris de savoir qui a la plus grosse... levée de fonds. C'est un peu court comme explication, a-t-on envie de répondre. Et si, comme l'ont suggéré de nombreuses jeunes femmes rencontrées pour des articles, les femmes lèvent des sommes inférieures parce que les financiers sont moins disposés à leur apporter des fonds ?

L'étude de Marion Flécher met en évidence un autre point qui revient souvent dans l'étude des inégalités du genre : le partage des tâches au sein du couple. Le mari de la start-uppeuse aurait une légère tendance à s'appuyer davantage sur elle pour la gestion du ménage, au nom du "puisque tu travailles à la maison, tu as le temps". On notera au passage qu'on a rarement entendu l'inverse, soit des hommes qui se proposent de prendre en charge les tâches ménagères parce qu'ils travaillent depuis leur domicile.

UN vaste champ à explorer 

Cette étude vient confirmer les premières informations et quelques intuitions qu'on possédait sur les créateurs de start-up. On regrettera toutefois que l'auteure ne précise pas davantage s'il existe une différence entre les start-up parisiennes et celles du reste de la France, les premières étant les plus étudiées et médiatisées. De même, il serait intéressant maintenant que l'on a ces données de procéder à des comparaisons internationales pour voir si les résultats français reflètent un caractère national ou s'ils témoignent d'une réalité plus large. Sans aucune étude préalable, on peut par exemple noter qu'il est difficile de citer le nom d'une créatrice de start-up aux Etats-Unis, pays où l'égalité entre hommes et femmes est une préoccuppation RH de premier plan.

De même, on aimerait savoir maintenant si les différences observées sont propres au monde des start-up ou reflètent simplement les frictions et les inégalités au sein de la société. Dès lors que les créateurs de jeunes pousses comptent beaucoup de diplômés de grandes écoles, c'est peut-être le fonctionnement de celles-ci qu'il faudrait interroger. Si elles étaient plus ouvertes à des profils sociaux différents, ne trouverait-on pas davantage de créateurs de start-up issus des milieux populaires ?

Par ailleurs, si l'école était ouverte plus tôt au monde de l'entreprise et à son fonctionnement que certains tendent à diaboliser parfois, ne trouverait-on pas davantage d'enfants d'ouvriers et d'employés qui penseraient que la création de start-up est désirable et possible ? Prenons garde à ne pas tirer de conclusions trop hâtives de ce premier travail fort utile, mais qui, espérons-le, donnera envie à de nombreux chercheurs d'étudier de plus près encore ce qui se passe du côté de la "start-up nation"...

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