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Environnement, santé… La viande in vitro est-elle le remède aux maux de l'élevage intensif ?

L'un des principaux arguments en faveur de la viande de culture est la possibilité de combiner sécurité alimentaire et environnement. En effet, en remplaçant totalement la viande issue d'élevage par cet aliment, il serait en théorie possible de réduire a minima les émissions de gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, tout en continuant à nourrir l'humanité. Alors, pour enrayer le changement climatique, doit-on remplacer les étables par des boîtes de Pétri ?
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Environnement, santé… La viande in vitro est-elle le remède aux maux de l'élevage intensif ?
Environnement, santé… La viande in vitro est-elle le remède aux maux de l'élevage intensif ? © Unsplash/ Annie Spratt

14,5% des émissions de gaz à effet de serre (GES) d'origine humaine proviennent des chaines d'approvisionnement de l'élevage. Cela représente 7,1 gigatonnes d'équivalent CO2 par an, d'après les chiffres de l'Organisation des Nations-Unis pour l'alimentation et l'agriculture (FAO).

 

Et pour le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), la solution pour enrayer le changement climatique est d'atteindre la neutralité carbone en 2050, soit un état d'équilibre entre les émissions de GES d'origine humaine et leur retrait de l'atmosphère par l'homme ou de son fait. Face à ces défis, la viande cultivée in vitro peut faire figure de solution miracle pour continuer à nourrir correctement de plus en plus d'êtres humains sans aggraver les phénomènes climatiques... Mais la réalité est plus complexe.

 

Réduction de l'émission de méthane

"Effectivement, si on réduit le nombre de ruminants et qu'on compense cette perte de nourriture par une espèce de culture de cellules, a priori on émettra moins de méthane", explique Jean-Louis Peyraud, ingénieur agronome et chercheur à l'Institut national de la recherche agronomique (Inra), interrogé par L'Usine Digitale.

 

Ce sont les résultats de l'une des premières études sorties sur le sujet en juin 2011, et menée par des scientifiques des universités d'Oxford et d'Amsterdam. La viande in vitro réduirait de 96% les émissions de GES entraînées par l'élevage. Sa production exigerait par ailleurs entre 7 et 45% d'énergie en moins que celle de la viande produite de manière conventionnelle. Enfin cette "clean meat" n'aurait besoin que d'1% des terres et de 4% de l'eau actuellement dévolues au bétail, soit une manière efficace de lutter contre la déforestation et l'accaparement des terres. Mais ce n'est pas si simple.

 

"La culture de cellules exige beaucoup d'énergie, notamment pour maintenir une température constante dans les incubateurs, qui aujourd'hui continue de provenir des énergies fossiles. On remplace donc du méthane par du dioxyde de carbone", poursuit Jean-Louis Peyraud. Pour rappel, le CO2 et le méthane sont tous les deux des gaz à effet de serre. C'est également la conclusion que fait une étude publiée en 2015 dans la revue Environnement Science & Technology, en affirmant que "fabriquer de la viande in vitro demande plus d'énergie industrielle – souvent produite en brûlant des combustibles fossiles – que le porc, la volaille et peut-être même le bœuf".

 

Par ailleurs, de récentes découvertes montrent si le méthane, gaz massivement rejeté par les bovins, a un pouvoir plus chauffant que le CO2, il reste peu de temps dans l'atmosphère car il se dégrade très vite. Au contraire, le dioxyde de carbone y reste plusieurs centaines d'années. "Pour ramener la consommation de CO2 à zéro, la viande in vitro est une solution sur le très court terme. Mais sur plusieurs années, elle pourrait empirer la situation actuelle", conclut le chercheur de l'Inra.

 

Que fait-on du milieu de culture ?

Jean-Louis Peyraud ajoute à cette démonstration une seconde problématique. "Pour faire de la culture de cellules, il faut des acides aminés, des sucres, des lipides et des vitamines, mais également des facteurs de croissance et des hormones", précise-t-il. Une fois que la mise en culture est finie, que fera-t-on de ces éléments ? "Si on les déverse dans l'environnement, cela pose de gros problèmes", signale le scientifique. A savoir tout de même que certaines start-up affirment de plus du tout utiliser d'hormones de croissance pour faire "pousser" leur viande.

 

En bref, la viande in vitro est l'une des solutions pour réduire la consommation de viande (donc l'élevage) mais ce n'est pas une panacée. Aujourd'hui, les scientifiques s'accordent à dire que le premier levier à enclencher pour atteindre la neutralité carbone est de réduire considérablement – voire d'éliminer totalement – l'élevage intensif et de favoriser l'élevage à taille humaine. Ce changement demande de repenser la consommation de protéines malgré tout indispensables pour l'organisme. En effet, ces macronutriments jouent un rôle structurel au niveau des muscles et sont impliqués dans de très nombreux processus, comme la réponse immunitaire, le transport de l'oxygène dans le sang ou encore la digestion.

 

Du point de vue de la santé, il est encore difficile de savoir si l'adoption d'un régime alimentaire sans viande est dangereux ou non, car très peu d'études ont été menées à ce sujet. "Certaines études ont montré que les végans étaient moins à risque pour certaines maladies comme le cancer. Car l'hypothèse aujourd'hui est de considérer que les gens qui mangent trop de viande rouge pourraient avoir des risques accrus de développer certaines tumeurs", schématise Benjamin Allès, chercheur en épidémiologie, contacté par L'Usine Digitale. Une étude a été récemment lancée par une université allemande avec une grande cohorte de végétariens et de végans, dont des enfants. "Il faut désormais attendre 4-5 ans pour avoir les premiers résultats", mentionne le scientifique. Sur la consommation de viande in vitro, aucune étude n'a encore été menée. 

 

Un manque de recul

En France, ce bouleversement commence tout doucement. D'après le ministère de l'Agriculture, la consommation par habitant de viandes de boucherie diminue d'année en année. Parallèlement à cette baisse, on observe un report vers d'autres aliments d'origine animale (œufs, fromages) mais aussi une augmentation de la demande en protéines végétales.

 

Les études actuelles ne permettent donc pas d'affirmer que remplacer totalement la viande conventionnelle par la viande artificielle est forcément une bonne solution pour l'environnement. De nombreux facteurs doivent être pris en compte : la taille de l'élevage, le type d'élevage, l'énergie utilisée pour produire de la clean meat, la quantité de ressources naturelles nécessaires… Il sera sûrement plus facile de trancher quand la viande artificielle arrivera dans les assiettes d'un grand nombre de ménages. Mais ce sont peut-être au final les comportements de consommation, plus que les innovations technologiques, qui permettront d'avoir un impact durable sur l'environnement.

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1 commentaire

Corentin
10/02/2020 18h21 - Corentin

En attendant un suicide d'éleveur par jour en France. Certains agitateurs ont du sang sur les mains,

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