Internet peut-il mourir ?

Des voix s’élèvent pour annoncer la fin d’internet. Voire "Les fins d’internet" comme Boris Beaude, chercheur à l’EPFL, le prédit en titre son dernier essai. Légitime alarme ou phantasme ?

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Internet peut-il mourir ?

"Comment les États-Unis ont presque tué Internet - et pourquoi ils le peuvent encore", titre en couverture le magazine américain Wired, dans son édition de février 2014. En illustration, une arobase déformée en tête de mort. Éloquent ! A l’intérieur, sur près de 15 pages, le journaliste Steven Levy déroule son enquête sur l’impact des révélations d’Edouard Snowden au sujet de l’espionnage électronique à grande échelle de la NSA.

Il relate, pour Yahoo, Google, Facebook et autre Microsoft "une année en enfer" à lutter pour ne pas perdre la confiance des utilisateurs de leur service. Sans parler de la défiance des dirigeants des gouvernements du reste du monde qui multiplient les déclarations, avançant des initiatives potentiellement " interneticide ", pour tenter de protéger les droits de leurs ressortissants et leur souveraineté.

La tentation protectionniste des gouvernements

Le 20 février, l’occasion de l’inauguration des nouvelles installations de l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (Anssi), le Premier ministre français Jean-Marc Ayrault a par exemple annoncé vouloir "que les offres nationales de messagerie électronique soient chiffrées par leurs fournisseurs et que les messages soient traités par des infrastructures situées sur le territoire national ". Une proposition qui fait écho à celle d’Angela Merkel, qui évoquait quelques jours plus tôt l’idée de doter l’Europe d’un Internet européen, la Chancelière estimant "devoir faire davantage pour la protection des données en Europe".

Techniquement, cela reviendrait à isoler un espace Internet privé au-dessus du continent, comme un immense Intranet, et de crypter l’intégralité des échanges avec le reste du monde. Compliqué et surtout utopique. Car si on peut imposer le stockage de certaines données dans des data centers labelisés et installés dans les pays de l’Union, comment contraindre les utilisateurs à ne plus utiliser les services des géants américains de l’Internet. L’Europe n’a aucune alternative à leur proposer. Elle n’a laissé grandir aucun champion. Elle n’a pas non plus réfléchi à sa nouvelle place politique, alors qu’Internet a déplacé les enjeux au niveau d’un espace mondial, où les frontières sont inopérantes.

Toutes les valeurs d’Internet menacées

Et c’est justement à une grande réflexion mondiale qu’appelle Boris Beaude, chercheur au laboratoire Chôros de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, dans son dernier essai "Les fins d’internet" paru au début de l’année 2014 aux Éditions FYP. Il y annonce les " fins "d’Internet, comme autant de mises à mal quasi définitives des valeurs qui ont porté la création et développement du réseau mondial : liberté d’expression, résilience, abolition de l’espace, intelligence collective et partagée, gratuité et décentralisation.

"Internet a à peine plus de trente ans et il est sur le point de disparaître", écrit-il en introduction de son ouvrage. Pourquoi ? Parce que Les États tentent de réintroduire des frontières à Internet. Parce que la liberté d’expression est de plus en plus encadrée, l’anonymat devenant impossible dans certains pays. "Parce qu’en maîtrisant l’accès aux infrastructures et à de très nombreux terminaux de communication, les États-Unis et dans une moindre mesure le Royaume-Uni, la France et la Chine, disposent virtuellement d’informations d’une rare précision sur les communications, les relations, les lectures et la localisation de centaines de millions de personnes", écrit l’auteur. Autrement dit, ils espionnent à très grande échelle. Internet est menacé aussi parce que le potentiel de l’intelligence collective est détourné à des fins particulières et commerciales. Et la neutralité du Net est plus que jamais menacée.

Appel à un débat mondial

"Mais trop longtemps, nous avons sous-estimé la capacité d’internet à changer les sociétés, mais aussi la capacité des sociétés à changer internet", prévient encore Boris Beaude. Certes, mais pour l’heure, les États-nations peinent encore à prendre la mesure des transformations en cours, tant au niveau de leur culture, que de leur économie et, pire, de leur rôle politique.

Pour sauver Internet, l’auteur appel à lui forger une nouvelle valeur, celle de porter "l’émergence du monde comme horizon politique pertinent pour l’humanité, comme espace d’identification et de projection autour d’intérêts communs". Utopique ? On assiste plutôt au mouvement inverse, au protectionnisme et à la montée des nationalismes. Or "ce dont le monde a besoin, c’est d’un débat politique majeur sur l’avenir de ce qui constitue probablement le seul lieu que l’humanité ait en commun. Sans aucun doute, il va falloir choisir entre la fin d’internet ou la mondialisation de la politique." A défaut, les intérêts particuliers pourraient finir par dominer Internet et l’attaquer comme un cancer. Jusqu’à le faire vraiment mourir ? Difficile à imaginer un monde sans Internet. Il est pourtant urgent d’y réfléchir.

Aurélie Barbaux

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