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La traçabilité au service de l'assurance maritime

Une expérience sans précédent, alliant tous les acteurs de la chaîne d’assurance autour du transporteur A. P. Møller-Maersk, a été menée pour automatiser l’assurance de plus de 1 000 navires, tout en offrant un outil d’aide à la décision. Explications.
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La traçabilité au service de l'assurance maritime
La traçabilité au service de l'assurance maritime

Il embrassa la mer d’un regard et se rendit compte de l’infinie solitude où il se trouvait. » Sous la plume d’Ernest Hemingway, le vieil homme face à la mer rappelle ainsi que l’extrême liberté qu’offrent les flots a une contrepartie : le choix pèse souvent sur les épaules d’un seul homme. Face à l’implacabilité de la mer et de ses dangers, les marins commerçants ont historiquement jeté les premières bases de nos assurances.

 

Aujourd’hui encore, la solution pourrait venir de ce secteur ! Au sein de la flotte du transporteur maritime danois A. P. Møller-Maersk (30,9?milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2017), un capitaine de navire aura désormais une aide à la décision encore jamais vue. À l’entrée d’une zone de guerre, une plate-forme appelée Insurwave lui permettra de savoir si son assurance le couvre et à quel prix, pour décider en toute connaissance de cause. Avec ses données en mains (coût de la surprime, évaluation du risque, nature de la couverture…), il pourra choisir l’option qui lui semble la plus adéquate entre la traversée et le contournement. "Le passage à cette plate-forme nous aide à automatiser les processus manuels et à réduire une série d’inefficacités et de coûts frictionnels, se félicite ainsi Lars Henneberg, le responsable risques et assurance chez le transporteur danois.

 

Cette innovation a été rendue possible par l’arrivée de la blockchain. "L’aventure a débuté il y a cinq ans à l’issue d’une discussion avec l’éditeur de logiciel Guardtime, une entreprise estonienne spécialisée dans la défense, raconte Shaun Crawford, le global vice chair of industry chez EY. Nous nous sommes demandé comment utiliser la blockchain pour la plus inefficace des assurances, celle du secteur maritime, qui cumule des centaines de millions de transactions et des données incroyablement nombreuses, traitées le plus souvent à la main." Il fallait alors aller au-delà de la seule digitalisation et viser une forte automatisation. "Pour commencer, nous avons invité tous les acteurs autour de la table, poursuit-il. Les assureurs XL Catlin (racheté depuis par le groupe Axa et devenu Axa XL), MS Amlin et le courtier Gras Savoye Willis Towers Watson nous ont rejoints." Insurwave a été développé pendant douze mois, testée pendant quatre, et lancée en mai 2018. Deux technologies s’imbriquent alors. La première est le socle du dispositif : le partage d’informations par la blockchain. "Cela fait déjà gagner des milliers d’heures de traitement et de recoupement administratif à A.P. Møller-Maersk. Le gain est même plus fort pour l’assureur", note Shaun Crawford.

 

Blockchain et assurance en temps réel

"Cette technologie permet d’économiser beaucoup de temps et d’efforts sur les actions de réconciliation et de consolidation des données, très importantes sur certains marchés", complète Hélène Stanway, digital leader chez Axa XL. L’assureur peut en effet avoir accès en temps réel à pas moins de 38 données différentes, comme la géolocalisation du navire, dont la sécurité et la probité sont garanties. "Mieux encore, nous pouvons ainsi maîtriser les risques en temps réel tandis que nous avions seulement deux ou trois réactualisations par an auparavant", ajoute-t-elle. À l’échelle de son portefeuille, ce niveau d’information permet à un assureur de mieux maîtriser son exposition au risque, de pouvoir prendre plus de positions et donc de mieux accompagner ses clients. "Mais ce n’est pas tout : ce suivi en direct nous permettra d’automatiser un certain nombre de tâches critiques et de proposer des solutions d’assurance globalement moins chères avec des couvertures mieux adaptées aux besoins de nos clients, notamment grâce à des surprimes au coup par coup ajustées à leur prise de risques", complète Hélène Stanway.

 

Le partage de données de confiance donne alors naissance à une nouvelle technologie propre au secteur, celui des smart contracts. En bref : plus besoin de renégociation dans les cas complexes, ni de déclaration dans les cas les plus simples, ce qui n’est pas une mince affaire. Chez le transporteur A.P. Møller-Maersk, on parle en effet de près d’un demi-million de transactions ! Même les dossiers les plus complexes, qui nécessitent des négociations, peuvent passer sur la plate-forme, sur la base des données partagées.

 

Et c’est là que les courtiers entrent en jeu. Les informations collectées par le biais d’Insurwave vont peut-être enfin permettre à ces derniers de se positionner dans un rôle de consultants, plus que de négociants, comme ils cherchent à le faire depuis des années. "Nous pourrons les accompagner sur l’achat d’un navire ou le tracé de routes commerciales, en prenant en compte les risques et les coûts de l’ensemble du secteur, puisqu’en tant qu’intermédiaire, nous aurons accès aux informations complètes de tous ceux qui passent par notre service", conclut Charles Stewart, le head of strategy and planning chez Gras Savoye Willis Towers Watson.

 

En effet, le déploiement chez A. P. Møller-Maersk – aussi énorme soit-il avec plus de 1 000 bateaux – n’est que la toute première étape. Il est envisageable d’élargir son application à tous les acteurs du transport maritime, et bien plus. Déjà, chacun espère pouvoir étendre ce principe à d’autres secteurs complexes de l’assurance. Axa XL envisage une solution pour les industries et le BTP. "Nous pensons qu’il y a une application très adaptée aux cyberrisques, ajoute Charles Stewart. Nous n’arrivons pas à assurer les risques dans ce domaine parce que, souvent, nous détectons les attaques trop tard, mais aussi car nous peinons à comprendre la nature et l’occurrence des sinistres."

 

Le véritable changement est peut-être là ; il peut même donner une envergure historique à l’assurance. "80 % des risques dans le monde ne sont pas assurés, et restent à la charge des individus ou des gouvernements (et donc des contribuables), note Shaun Crawford. Je pense que la piste de la blockchain, qui va bien au-delà d’une numérisation, va introduire l’arrivée du produit d’assurance en temps réel qui pourra enfin couvrir les risques les plus incertains et complexes." Si l’avenir lui donne raison, ce sera encore par le maritime que l’assurance écrira l’Histoire.

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