Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

Comment gérer l'ingérence politique de la Chine face à la montée en puissance de ses champions technologiques ?

Les soutiens aux manifestants de Hong Kong se multiplient en Occident, mais sont parfois étouffés par la censure de Pékin. Le gouvernement chinois refuse toute critique de ses actions ou positions et n'hésite pas si nécessaire à user de son économie pour parvenir à ses fins. En profitant du marché chinois ou des investissements de ses géants technologiques, des entreprises étrangères comme Blizzard ou Apple se voient contraintes de respecter ses règles, même hors de Chine.
mis à jour le 10 octobre 2019 à 09H25
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Comment gérer l'ingérence politique de la Chine face à la montée en puissance de ses champions technologiques ?
Comment gérer l'ingérence politique de la Chine face à la montée en puissance de ses champions technologiques ? © Renato Ganoza - Flickr - C.C.

"Libérez Hong Kong, la révolution de notre temps !", a revendiqué Chung "Blitzchung" Ng Wai, un joueur professionnel d'eSport, pendant une interview le 8 octobre 2019 suite à sa victoire lors de la saison 2 du tournoi "GrandMasters 2019" de Hearthstone pour la région Asie-Pacifique. Blizzard Taïwan a immédiatement réagi en supprimant la vidéo proposée sur sa chaîne Twitch. Mais pas que. Le joueur s'est vu confisqué l'ensemble de ces gains et interdit de compétition d'eSport pendant un an. Bien que n'ayant pas apporté leur soutien aux propos du joueur, les deux présentateurs de l'événement ont été licenciés.

 

Le joueur hongkongais régissait aux manifestations spectaculaires qui ont lieu sur l'île de Hong Kong depuis le 31 mars 2019. Les manifestants demandent l'annulation d'un amendement de la loi d'extradition dont ils estiment qu'il permettrait à la Chine d'intervenir dans leur système juridique indépendant. La répression policière est particulièrement forte. Début août 2019, Pékin était très clair : "Ceux qui jouent avec le feu périront par le feu".

 

Blizzard a des intérêts en Chine...

Juridiquement, l'éditeur américain de jeu vidéo s'est reposé sur l'article 6.1 de son règlement de la compétition qui dispose qu'un compétiteur peut être disqualifié s'il commet un acte qui "offense une partie du public ou porte atteinte" à son image. Mais dans les faits, l'entreprise a surtout réagi pour protéger ses intérêts.

 

La Chine est un marché majeur pour le jeu vidéo en général et l'eSport en particulier. Activision-Blizzard y est actif au travers d'un partenariat avec l'entreprise chinoise NetEase, qui dispose des droits de publication pour tous ses jeux en Chine continentale jusqu'en 2023. NetEase co-développe par ailleurs Diablo Immortal, un jeu mobile multi-joueurs, avec Blizzard.

 

A noter également que le géant technologique chinois Tencent (éditeur de WeChat) possède 4,9% des parts d'Activision-Blizzard. Il a aussi des parts dans d'autres entreprises du secteur comme Ubisoft, Riot Games ou Epic Games.

 

...Tout comme Hollywood et la Silicon Valley

Fin juillet 2019, l'influence de Tencent avait déjà été pointée du doigt suite à l'absence des drapeaux taïwanais et japonais du Top Gun: Maverick, malgré le fait que ces nations soient amies des Etats-Unis et que la franchise Top Gun soit fortement associée à la communication de l'US Navy. L'entreprise est l'un des investisseurs et co-marketeurs du film.

 

Cette semaine, un épisode de la série satirique South Park critiquait justement les studios hollywoodiens pour le soin qu'ils mettent à ne pas froisser les censeurs chinois. En réponse, la série dans son intégralité a été immédiatement interdite sur le territoire chinois. A noter aussi que le drapeau de Taïwan n'apparaît désormais plus dans les émoticones des iPhones vendus en Chine, Apple s'étant soumis aux demandes du gouvernement en la matière.

 

Le 10 octobre 2019, Apple a continué dans cette direction. La firme américaine a retiré son application "HongKongmap.live" utilisée par les manifestants pour tracer les mouvements de la police. Dans un communiqué, l'entreprise explique qu'elle a été contactée par de "nombreux clients inquiets" à propos cette application qui mettrait "en danger les forces de l'ordre et les habitants" de l'île. Un média chinois accusait le géant du numérique de soutenir le mouvement pro-démocratie. Le Quotidien du Peuple –l'organe de presse officiel du Comité central du Parti Communiste chinois – a signé un éditorial au vitriol : "Est-ce qu’Apple a l’intention d’être complice des émeutiers ?".  

 

Une autre affaire touche la NBA

Cette affaire survient peu de temps après une autre décision impliquant cette fois-ci la National Basketball Association (NBA). Le 4 octobre 2019, Daryl Morey, le directeur général de l'équipe des Houston Rockets, a twitté une image des manifestations hongkongaises accompagnée d'un texte : "Lutter pour la liberté. Soutien à Hong Kong". Même une fois effacé, le message est très mal passé du côté des autorités chinoises.

 

La chaîne de télévision étatique CCTV a annoncé qu'elle ne retransmettrait plus les matchs des Rockets et plusieurs sponsors ont menacé de rompre les ponts avec le club texan. La NBA a désavoué les propos de Daryl Morey dans un communiqué et des joueurs se sont excusés. "Nous nous excusons. Nous aimons la Chine. Nous aimons jouer là-bas", a déclaré James Harden, la star de Houston, en présence de son coéquipier Russell Westbrook. Il faut dire que les Houston Rockets jouissent d'une importante popularité dans l'Empire du milieu. Le pivot chinois Yao Ming y a joué toute sa carrière.

 

Si certains politiciens américains comme Beto O'Rourke critiquent cette prise de position de la NBA, il faut comprendre que le marché chinois a un poids considérable pour la NBA. Environ 640 millions d'habitants ont regardé au moins un match du championnat de basket américain ces dernières années. L'association a donc fait passer ses intérêts économiques en priorité.

 

La Chine contribue pour un quart à la croissance mondiale

Il y a 40 ans, la Chine s'ouvrait aux concepts du capitalisme. En près de quatre décennies, le produit intérieur brut (PIB) chinois a été multiplié par 37 passant de 305 milliards de dollars en 1980 à 12 725 milliards de dollars en 2017. L'Empire du milieu est devenu le premier exportateur au monde avec un volume de 2491 milliards de dollars en 2017. Selon l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la Chine contribue pour environ un quart à la croissance mondiale. Même si sa croissance est en train de ralentir, elle reste vigoureuse par rapport aux autres États (graphique ci-dessous). Et ce pays est surtout connu pour ses géants technologiques comme Alibaba, Huawei, Tencent, Baidu, Xiaomi ou Didi, auxquels la Silicon Valley ne fait pas peur.

 

 

Le revers de la médaille

En profitant de ce marché extérieur fructueux, les Etats et les entreprises occidentaux ont implicitement accepté des conditions parfois difficilement réconciliables avec les valeurs dont ils se prévalent, comme la liberté d'expression. Il est en effet difficile pour une entreprise de critiquer la position du gouvernement chinois alors qu'elle est tenue par des investisseurs de ce pays. Et ce dilemme n'est pas prêt de disparaître.

 

Les BATX investissent massivement dans les médias et services numériques étrangers. Même si leurs investissements domestiques restent plus importants, ils ont tissé une toile internationale. Par exemple, début août 2019, Vivendi est entré en "négociations préliminaires" avec Tencent en vue de lui céder une participation de 10 % dans sa filiale Universal Music Group (UMG). Le groupe chinois pourrait même doubler sa mise pour s'emparer de 20 % du capital du numéro un de la musique.

 

Plus largement et comme vu dans les exemples cités plus haut, le but pour la Chine est d'être omniprésente dans tous les secteurs économiques et culturels. Cette tendance s'accompagne d'une position très rigide concernant des propos ou positions qu'elle juge contraire à sa vision du monde, même hors de son territoire. Et aujourd'hui la meilleure des punitions reste économique.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.

 
media