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Cédric O : "Les créateurs d’entreprise ne doivent pas juste avoir envie de faire une jolie PME française, mais de devenir un leader mondial"

Entretien Emmanuel Macron, Bruno Le Maire, Elisabeth Borne… Le gouvernement s’est déplacé en force au salon Viva Technology 2019. C’est le cas également de Cédric O, récemment nommé Secrétaire d’Etat au Numérique. Dans un entretien accordé à L’Usine Digitale ce samedi 18 mai, il nous livre son regard sur l’événement, sur l’écosystème numérique français, ses priorités, ses conseils aux entrepreneurs… Interview.
mis à jour le 20 mai 2019 à 16H01
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Cédric O : Les créateurs d’entreprise ne doivent pas juste avoir envie de faire une jolie PME française, mais de devenir un leader mondial
Cédric O : "Les créateurs d’entreprise ne doivent pas juste avoir envie de faire une jolie PME française, mais de devenir un leader mondial" © Secrétariat d'Etat au Numérique

L’Usine Digitale – C’est votre premier VivaTech au poste de Secrétaire d’Etat au Numérique. Quels sont les enjeux de cette édition ? Et selon vous, l’événement est-il en mesure de porter l’écosystème français ?

Cédric O – Je dis toujours que le sujet de la technologie – pas que des start-up mais de la technologie en général – est un sujet de survie pour l’économie française et un sujet de souveraineté. Dans les dernières années,  aux Etats-Unis, entre la moitié et un tiers des emplois ont été créés directement ou indirectement par la technologie. Je suis persuadé qu’on ne s’en sortira pas sans un écosystème technologique fort. Pour rayonner, on a besoin d’un événement international très important et c’est ce qu’est devenu VivaTech. Mark Zuckerberg, Jack Ma… connaissent VivaTech et viennent pour VivaTech.
 

C’est extrêmement important parce qu’un écosystème puissant, c’est un écosystème mondial. Cela accompagne l’expansion de l’écosystème français qui accélère très vite. On a besoin de ça et c’est pour ça que j’y passe du temps. C’est une initiative privée : il faut le souligner. Je trouve ça super, c’est essentiel pour l’écosystème et il faut continuer.

 

C’est important pour les start-up françaises pour "scaler" ?
C. O. – Si on veut que la Tech française rayonne à l’international, il faut que tout le monde s’y mette. C’est  comme la fashion week. C’est la semaine où tout le monde de la mode regarde la France. Tous les étrangers sont là mais aussi toutes les nouvelles marques françaises. Elles sont là et elles rayonnent et ça met un éclairage sur ce qu’elles font. C’est un moment de business aussi. Quand, à l’Elysée, on invite non seulement les très grandes entreprises américaines, mais également Shift, Wynd ou Alan, ce sont des moments d’accélération business et donc c’est très important qu’elles soient là. Et puis, on a lancé les Paris Tech Days. On a voulu, autour de VivaTech, créer la Fashion Week de la Tech à Paris. Ce qu’on veut, c’est qu’à ce moment-là, le monde entier soit tourné vers Paris. On a besoin d’aller au-delà de la porte de Versailles.

On a voulu créer la Fashion Week de la Tech à Paris

L’objectif est d’en faire le pendant du CES de Las Vegas ?

C. O. – Qu’on fasse mieux que le CES !

 

C’est ambitieux, non ?

C. O. – Il ne faut pas avoir d’inhibition. Les Américains et les Chinois, quand ils commencent, ne se posent pas la question. Le CES est une force d’inspiration pour VivaTech. Mais je pense qu’il faut faire mieux que le CES. Si on parle de Davos, la réunion mondiale est en Europe. Je ne vois pas pourquoi d’ici 5 à 10 ans, on ne ferait pas mieux que le CES. Les problèmes techniques, on les règle. On trouvera la place. C’est juste une question d’ambition.
 

Que retenez-vous des échanges du Sommet Tech For Good ?

Son regard sur Huawei
Huawei exposait pour la première année à VivaTech. L’entreprise est bannie des Etats-Unis. Quel est le positionnement de la France ?
C. O. – Tout le monde est bienvenu en France pour investir, pour aider l’écosystème à se développer et on ne va pas interdire à Huawei – ils font de très bons téléphones portables – de venir. Après, il y a des questions qui se posent sur des sujets particuliers, notamment les questions de réseaux qui sont stratégiques pour la souveraineté française et il faut qu’on soit très vigilant sur ces sujets-là. La France est donc très vigilante, mais la Chine est aussi extrêmement vigilante, comme le fait que dans certaines parties de son architecture technique, elle ne va pas demander à des entreprises françaises de s’en occuper. On n’est pas dans une chasse aux sorcières. L’idée n’est pas d’exclure Huawei. Mais il y a des parties où on peut être amenés à prendre des décisions où ce sont des fournisseurs français ou européens uniquement. Il faut trouver le juste milieu.
C. O. – On sent qu’il y a une prise de conscience des grandes entreprises : le fait d’augmenter leur niveau de responsabilité sociale et sociétale est une condition de la durabilité de leur modèle et de leur survie. Des questions se posent sur le démantèlement de Facebook. Si Facebook ne posait pas autant de problèmes en termes de vie privée, d’exploitation des données… la question se poserait de façon moins aiguë. Même si je pense que, paradoxalement, la question de démantèlement qui peut se poser ne réglera pas la question. Vous pouvez couper Facebook en dix, il y aura 230 millions de personnes dans chaque Facebook, et ce sera toujours les mêmes questions de vie privée.


Il y a une prise de conscience. Ça montre aussi que la France est un acteur majeur du sujet. Il n’y a aucun autre endroit où vous avez à la fois autant de chefs d’Etat et de très grands acteurs de la Tech qui viennent.


Si on peut être un vecteur visible de cette prise de conscience, on va continuer à le faire. L’idée n’est pas de le faire une fois par an. Entre l’année dernière et cette année, on a beaucoup travaillé avec les entreprises pour qu’elles s’engagent. Il y a eu des engagements sur les femmes, sur l’éducation, sur le travail. C’est une dynamique qui est lancée, qui n’est pas au bout du chemin et qu’il faut continuer à pousser.

 

Quels sont les grands enjeux du numérique pour la France. Et comment le ministère y participe ?

C. O. – Il y a divers ordres. Si l’on parle de la France et de l’Europe, il y a un enjeu d’ambition et d’échelle. On voit que les acteurs dominants qui fixent les règles sont les acteurs américains et chinois. Si on veut continuer à créer des emplois et à défendre la souveraineté et notre modèle, on doit avoir des acteurs majeurs. C’est en train de se développer. L’écosystème est passé à 3,5 Md€ investis dans les start-up l’année dernière à probablement 5 Md€ cette année. 50% de croissance, c’est pas mal. Il faut continuer. Il y a un enjeu d’ambition et d’échelle.
 

Justement, comment passe-t-on à l’échelle supérieure ?

C. O. – Pour tous les acteurs majeurs, c’est une question d’entrepreneurs : c’est Mark Zuckerberg (Facebook, ndlr), c’est Jack Ma (Alibaba, ndlr), c’est Ma Huateng pour Tencent… Il faut donner le pouvoir aux entrepreneurs et il faut créer les conditions pour qu’ils réussissent. On a une nouvelle génération extraordinaire qui est en train d’arriver. Je ne pense pas qu’il y ait de mesure magique. Il faut déverrouiller ce qui  ne marche pas.

 

Quels sont ces dossiers ?

C. O. – De manière transverse, il y a un gros sujet formation. C’est une honte, là où on a un taux de chômage à  8,7%. Il y a aussi des sujets de financement qui demeurent, notamment dans la deep tech. Après il y a beaucoup de sujets verticaux, comme la réglementation dans la santé, dans la mobilité, dans l’énergie… Il n’y aura pas de grand soir. Il faut prendre les sujets les uns après les autres. C’est une question d’exécution.

Il y a un gros sujet formation. C’est une honte, là où on a un taux de chômage à 8,7 %

Quelles priorités vous êtes-vous fixées ?

C. O. – Il y a des secteurs qui semblent absolument prioritaires et où la France a un rôle à jouer. La santé en est un. On a déjà annoncé un certain nombre de choses extrêmement importantes, dans la capacité à mieux financer l’innovation dans la santé, dans la capacité à mettre en réseau nos bases de données. On a par exemple annoncé le Health Data Hub l’année dernière et sur lequel on investit beaucoup d’argent. Pourquoi ? Parce que la France a l'une des plus grandes bases de données du monde. Encore faut-il  qu’on puisse les exploiter pour permettre à des boîtes françaises de grandir et ne pas dépendre demain d’algorithmes américains ou chinois. Et pour ça, il faut les connecter. Il faut faire en sorte qu’on puisse y accéder, et que ce soit simple d’y accéder, tout en garantissant la vie privée des gens. Il faut mettre l’architecture qui marche pour ça.
 

Au-delà du Health Data Hub, on a recruté quelqu’un sur la transformation numérique du système de santé, Dominique Pon, qui vient du secteur privé. Mais c’est d’abord un chantier qui est porté par Agnès Buzin (Ministre des Solidarités et de la Santé, ndlr). Car je pense que si les choses changent, c’est comme dans les grosses boites, il faut que ce soit porté par les business unit et pas par le central. J’ai des discussions récurrentes avec elle et on suit aussi en parallèle les choses de notre côté.
 

Quelles sont les prochaines étapes ?

C. O. – On présentera dans les mois qui viennent avec Muriel Pénicaud (Ministre du Travail, ndlr) et probablement Frédérique Vidal (Ministre de l'Enseignement supérieur, de la Recherche et de l'Innovation, ndlr) un plan spécifique sur la formation. C’est extrêmement important.


On va aussi continuer à réfléchir sur les sujets de financement. Une mission a été lancée avec Philippe Tibi, qui est prof à l’X (Polytechnique, ndlr) et qui a été chez UBS. Il connaît bien ces sujets-là. On voit notamment qu’un des gros sujets est celui des sorties, et que les gros investisseurs institutionnels français mettent peu d’argent dans la technologie. La mission va rendre son rapport. Et on va probablement travailler concrètement sur le sujet.
 

Sur l’écosystème, il y a aussi un sujet femme, et sur lequel on passe beaucoup de temps. Il n’y a pas assez de femmes. Cela pose un problème de fond. C’est à mon sens se priver de 50% de la population. A l’occasion du Sommet Tech For good, les grandes entreprises se sont engagées à passer de 15 à 30% de femmes dans la Tech d’ici à 2022. C’est déjà extrêmement ambitieux. Mais à terme, on aimerait passer à 50%. S’il faut en passer par certaines mesures de discrimination positive, je n’ai pas de problème avec ça sur ce sujet précis, parce que je veux que les jeunes filles se disent que d’autres ont réussi, et que les jeunes garçons aussi se le disent. Et donc que c’est normal et que c’est possible. Mais déjà, il faut savoir d’où on part et on va travailler avec la BPI pour identifier combien il y a des femmes dans leur deal flow, par exemple.

S’il faut en passer par certaines mesures de discrimination positive, je n’ai pas de problème avec ça sur ce sujet précis des femmes

Au-delà de l’écosystème, quelles sont les autres priorités ?

C. O. – Un Français sur cinq n’utilise pas internet. Si on n’arrive pas, dans les campagnes, les banlieues, à les former, à les embarquer, notamment ceux qui ont des problèmes d’accessibilité comme les handicapés, tout ce qu’on fait ne sera pas durable. Car  à un moment, une partie de la population va se révolter en disant "ça ne nous concerne pas et ça se fait contre nous".


Quelque part, les gilets jaunes ou le Brexit, c’est un début de révolte, peut-être pas contre la tech, mais contre une élite mondialisée qui souvent se confond avec la Tech. Et il y a cette impression-là. Dans les réunions du Grand Débat, à chaque fois, les Français ont parlé du numérique comme un facteur d’abandon. Ils disaient : "Vous êtes sympas avec votre numérique, mais vous m’enlevez ma Poste, la Caisse nationale d’assurance maladie... Vous me dites d’aller sur Internet. Vous êtes gentils mais je n’ai pas Internet, je ne sais pas m’en servir ou ça ne marche pas. Vous êtes juste en train de faire un truc pour les urbains des villes. Ce n’est pas possible…" C’est pour ça que je dis qu’il faut que ça embarque tous les gens et que c’est une question de soutenabilité du modèle.


Il y a aussi un énorme sujet de régulation. Il faut poser des règles. Aujourd’hui, en ce qui concerne la taxation, la régulation de la haine en ligne ou la vie privée, on ne peut pas avoir un monde numérique qui vit avec beaucoup moins de règles que la vie réelle.
 

Sur ce volet régulation, certaines start-up le vivent aussi comme un frein à l’innovation…

C. O. – Un, il faut trouver le chemin de crête, et deux, il faut le faire au niveau européen. Si on prend l’exemple du RGPD, qui protège la vie privée des Européens, au début, c’était vu comme une lubie européenne. Depuis, tout le monde est en train de se rendre compte que c’est le bon niveau. On a besoin d’avoir un marché européen unifié. Les start-up, elles savent gérer la régulation dès lors qu’elles n’ont pas 28 régulations différentes. Si on leur dit "les règles du jeu, c’est celles-ci et c’est la même chose pour tous les pays européens", elles s’adapteront. Il faut que ce soit innovant et que ça protège. La première chose, c’est donc de le faire au niveau européen.


La deuxième chose, je pense que c’est aussi une question de soutenabilité du modèle. Il faut faire des choses qui soient intelligentes mais qui garantissent au citoyen qu’un certain nombre de leurs droits fondamentaux est préservé. Sinon, il y aura une révolte contre la Tech.
 

Mais en effet, il ne faut pas être les naïfs du village global, donc empêcher les entreprises de se développer avec trop de régulation. Et c’est quelque chose qui est très important pour le président. Ça veut dire aussi que ces règles-là sont valables pour les entreprises mais aussi pour ceux qui viendraient chez nous.

Il ne faut pas être les naïfs du village global

Certaines start-up françaises se demandent ce que fait la France pour les aider à s’exporter à l’international…

C. O. – Je vais avoir une réponse non politiquement correcte : il faut arrêter de tout attendre de l’Etat. Aux Etats-Unis, ils ne se demandent pas ce que fait l’Etat pour les aider à conquérir l’étranger. La dernière génération n’attend rien de l’Etat. Elle attend juste que l’Etat ne lui fasse pas de mal et lui permette de se battre à armes égales. Mais rien ne remplacera l’ambition et la niaque d’un entrepreneur qui veut conquérir les US ou d’autres pays.


Nous, ce qu’on fait déjà, c’est qu’on a mis en réseau cette French Tech qui est une marque formidable à l’international. On met en réseau des entrepreneurs d’ici et là-bas car ceux qui ont déjà craqué des marchés peuvent aider. On a créé le French Tech Visa qui est le visa le plus ouvert du monde entier pour faire venir des talents et permettre aux start-up de se développer à l’international Et puis il y a tout que font Business France et la BPI, comme des programmes qui permettent d’emmener des entrepreneurs pour conquérir les Etats-Unis ou la Chine. Mais la solution ne viendra pas de l’Etat. L’Etat ne crée pas de valeur. L’Etat est là pour créer un cadre. C’est très important.

Il faut arrêter de tout attendre de l’Etat

 

Quelles sont vos recommandations pour s’exporter à l’international ?

C. O. – On a un problème en France. On a un marché qui est soit trop grand, soit trop petit. Quand vous êtes une start-up israélienne ou suédoise, vous pensez votre produit nativement pour l’international parce que vous ne pouvez pas vivre sur votre propre marché. En France, vous savez faire une première phase de déploiement sur 60 millions de consommateurs. Quand vous avez conçu votre produit, vous ne le pensez par forcément pour l’étranger.


Or, les créateurs d’entreprise doivent penser global dès le début. Ils ne doivent pas avoir envie de faire une jolie PME française. Ils doivent avoir envie de faire un leader mondial. Pour cela, il faut viser le marché européen a minima, et viser les grands marchés : les Etats-Unis, la Chine, le Japon, la Corée, l’Inde. Mais pour ça, il faut avoir envie de le faire dès le début, que ce soit en y allant soi-même ou en rachetant. C’est une question de survie pour nos modèles et nos emplois.

Les créateurs d’entreprise ne doivent pas juste avoir envie de faire une jolie PME française

 

Vous prenez le relais après Mounir Mahjoubi. Qu’est-ce que vous gardez et qu’est-ce que vous voulez changer ?

C. O. – Il y a une dimension de continuité qui est évidente. J’étais déjà à L’Elysée, donc j’aurais du mal à me désolidariser de ce qui a été fait. Mounir a fait un super travail. J’ai peut-être encore plus dans les tripes les sujets "ambition tech", mais honnêtement, c’est de la continuité et de l’accélération, c’est tout.

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