Recevez chaque jour toute l'actualité du numérique

x

[Interview] "C’est le moment pour faire de l'Europe le premier territoire technologique mondial", selon Cédric O

Entretien A l'occasion de la présidence française au Conseil de l'Union européenne, qui a débuté le 1er janvier 2022, le secrétaire d'Etat chargé de la transition numérique et des communications électroniques Cédric O revient pour L'Usine Digitale sur la stratégie française. Le numérique, et de manière plus globale l'innovation, sont des enjeux prioritaires. La France aimerait que l'Europe devienne le premier territoire technologique mondial.
Twitter Facebook Linkedin Flipboard Email
×

Cédric O : C’est le moment pour faire de l'Europe le premier territoire technologique mondial
[Interview] "C’est le moment pour faire de l'Europe le premier territoire technologique mondial", selon Cédric O © MEFR

L'Usine Digitale – Quelle est la stratégie adoptée par la France pour mener la présidence française de l'Union européenne ?
Cédric O - Le numérique est l’un des secteurs les plus structurants pour l’avenir de notre économie et de nos sociétés. Nous voulons promouvoir une voix européenne avec une approche duale qui repose à la fois sur l'innovation et la régulation.

Nous insistons beaucoup sur la question de l'innovation parce que nous pensons qu'une partie de la difficulté de l'Europe à faire prévaloir ses valeurs, et une partie du retard européen dans la création d'emplois, sont liées au déclassement de l'Europe ces dernières décennies dans l'économie numérique et l'économie de l'innovation.

La question de l'innovation peut être vue sous l'angle des start-up. Comment développer l'équivalent d'une “French Tech” à l’échelle européenne tout en préservant l’identité de l'écosystème French Tech en France ?
Pour la promotion d'un modèle européen dans une économie où les leaders fixent les normes, il est important d'avoir des leaders. Il y a une réussite assez exceptionnelle de la French Tech ces derniers mois et ces dernières années, mais nous pensons que le bon niveau pour concurrencer à long terme les dynamiques américaines et chinoises c'est le niveau européen. Cela nécessite de la compétition et de la coopération.

L'innovation est une combinaison entre du financement, des talents et un marché. Il faut réussir à travailler sur ces trois piliers pour développer un écosystème à l'échelle européenne. Nous devons ainsi continuer l'approfondissement du marché unique européen et approfondir le sujet du marché unique des capitaux. La taille du capital disponible conditionne aussi la taille et la puissance des start-up. Sur ce sujet du capital, nous avançons sur l'initiative "scale-up Europe" initiée par le président de la République.

Comment répondre à toutes les attentes, qui peuvent être différentes selon les pays ?
Tout le monde a besoin de capital. Dans l'économie de l'innovation, la question de la masse de capitaux disponibles est décisive. Plus il y a de capital, plus il y a de start-up, c'est mécanique. Deuxièmement, la question des premiers stades de développement d'une start-up est un sujet de proximité. Ce sujet va rester en grande partie lier aux politiques nationales de promotion des écosystèmes de start-up et à l'environnement écosystémique de chaque pays. Par contre, la capacité à faire émerger de très grosses start-up peut-être liée à la constitution de fonds européens.

Si nous regardons les fonds de plus d'un milliard d'euros, il a deux fonds européens, Eurazeo et EQT, contre 40 fonds américains. C'est très bien qu'il y ait beaucoup de financements américains en Europe, mais nous voulons continuer à structurer l'écosystème de financement européen car cela permet également à l'épargnant européen de tirer profit de la French Tech.

Est-il également possible de favoriser nos champions lors des appels d'offres ?
C'est la question du Small Business Act [une loi américaine visant à favoriser les PME américaines en leur réservant certains marchés publics, ndlr] ! La question de la préférence européenne peut se discuter, mais ça ne peut être qu'un objectif de long terme. Pour une raison assez simple : c’est une compétence exclusive de la Commission européenne, qui est signataire des accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) qui imposent la non-discrimination au sein des marchés publics. Et il n'y a pas de consensus européen sur ce point.

Quelle est la position de la France ?
La France est historiquement plus ambitieuse sur ce sujet, mais elle ne peut pas décider toute seule. Dire que cela peut être réglé dans l’année qui vient serait un mensonge. Mais cela ne veut pas dire que sur les sujets très deep tech et défense nous n'avons pas la capacité de le faire. Il faut jouer des leviers qui sont les nôtres.

Pour revenir au sujet des start-up. Après le financement et les capitaux, vous avez dit que l'innovation peut également être favorisée par le levier des talents. Comment attirer ces talents en Europe ?
Notre volonté, c’est de créer une marque européenne de l’attractivité des talents internationaux. Au niveau français, nous avons le French Tech Visa. Mais nous souhaitons travailler avec nos partenaires sur une forme de "visa européen" et rapprocher les différents systèmes de "passeport talent" mis en place par les pays européens.

Il faut faire en sorte que l’Europe attire les meilleurs talents internationaux. Les Etats-Unis ont bâti leur puissance grâce à ces talents étrangers. Il suffit de regarder qui sont aujourd’hui à la tête de Twitter, Microsoft ou Google. Historiquement, il était très facile de rentrer aux Etats-Unis. Ca l'est beaucoup moins aujourd'hui et cela commence également à devenir compliqué en Grande-Bretagne avec le Brexit. C’est le moment pour faire de l’Europe le premier territoire technologique mondial.

La Commission européenne a présenté le paquet Digital Markets Act (DMA) / Digital Services Act (DSA) en décembre 2020, dont l'objectif est de réguler davantage les grandes entreprises technologiques. Etes-vous confiant dans l'adoption de ces textes pendant la présidence française ?
Il y a de toute évidence une nécessité de faire en sorte que les valeurs européennes qui ont construit nos sociétés valent aussi bien en ligne qu’hors ligne.

Il y a un ensemble de textes européens sur la table qui sont d’une extrême importance. Sur la régulation des données, l'intelligence artificielle, la cybersécurité... Et bien sûr le DMA et le DSA, que je tiens à titre personnel comme possiblement les deux textes les plus importants de l’histoire de la régulation du numérique. Leur impact est potentiellement massif, à la fois sur les sujets économiques et sur les sujets démocratiques, ou en tout cas de régulation des contenus. Il est possible de voir aboutir ces deux textes sous la présidence française de l’Union européenne. Est-ce que c’est certain ? Non. Cela dépendra de la dynamique des négociations.

Quelles échéances envisagez-vous ?
Le Parlement européen a voté le rapport sur la proposition de règlement des marchés numériques (DMA) le 15 décembre. Le 11 janvier s'ouvrira un trilogue de négociations avec le Parlement et la Commission. La volonté de l’ensemble des négociateurs de maintenir cette dynamique de négociation nous laisse penser que c’est faisable. Sur le DSA, le texte a été adopté en commission le 15 décembre, ce qui ouvre la voie à un vote en plénière en janvier 2022. Cela laisse une possibilité que le texte aboutisse durant la présidence française de l'UE, bien qu'il soit un peu plus compliqué que le DMA.

Nous devons maintenir la dynamique de négociation en avançant de front sur les deux textes. Tout le monde s'accorde sur ce point, car si nous la perdons nous risquons de s’enliser. Or, une partie de la réussite de ces textes est due au fait que l’ensemble de l’écosystème bruxellois des lobbies n’ait pas encore eu le temps de se mettre totalement en place.

Maintenir cette dynamique est donc essentiel si nous ne voulons pas tomber dans ce qui se passe avec le règlement "ePrivacy" et ce qui s'est longtemps passé avec la directive sur le droit d'auteur, c'est-à-dire de mettre trois, quatre, cinq ans pour le faire. Cela nous laisse penser que c'est possible et c'est ce que disent l'ensemble des acteurs. Etant défenseur de la position du Conseil dans la négociation, nous défendrons ses positions et nous ne sommes pas prêts à faire des compromis outre-mesure même pour maintenir le rythme de négociation. Reste à voir comment se dérouleront les discussions.

L'objectif est donc d'aller vite pour qu'il n'y ait pas trop d'opposition ?
Ce ne sont pas des oppositions. Là, il y a une dynamique et tout le monde veut clore le deal. Autrement dit, il y a une opportunité historique, y compris pour les gens qui croient en l’Europe comme nous, d’avoir une situation dans laquelle nous initions, présentons, discutons, négocions, aboutissons, votons et appliquons des régulations. Cela serait historique et montrerait que l'UE sait être efficace et rapide quand il s’agit d’adopter des législations très importantes.

L'une des difficultés est que ces textes sont tellement importants et tellement attendus qu’énormément de gens veulent en profiter, de manière souvent légitime, pour régler tous les problèmes d’Internet. Mais il faut un moment être conscient que le mieux sera l’ennemi du bien. Il va y avoir une tension entre des préoccupations légitimes, des problèmes qui resteront à régler, et la nécessité d’aboutir sans trop tarder. Car si nous rentrons dans tous les débats et que nous voulons régler tous les problèmes d’Internet, là nous risquons d’y rester un bout de temps.

Deux sujets semblent cristalliser les débats. Le premier porte sur l'interdiction ou non de la publicité ciblée et le second sur l’intégration des services de cloud computing dans la définition des "gatekeepers". Quelle est la position de la France sur ces sujets ?
Institutionnellement, la France n’a plus de position. Elle a ces derniers mois défendu des positions très claires qu’elle a exprimées officiellement, mais nous avons désormais le rôle institutionnel de défendre la position du Conseil. Il n'a pas été fait de la question de la publicité ciblée un élément constitutif majeur de son consensus. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de problème. Il y a évidemment un sujet autour de l’économie d’Internet, de l’économie de la donnée et de la publicité ciblée. Evidemment, cela sera l'un des sujets de débat avec le Parlement européen. Nous devons trouver un compromis acceptable, or les problématiques de la publicité ciblée se rapprochent énormément des problématiques qui ont bloqué le règlement "ePrivacy".

Le cloud fera aussi partie des débats avec le Parlement. Le consensus trouvé au Conseil a permis de clarifier la place du cloud dans le débat. Encore une fois, sur ce sujet, nous devons jouer le jeu du rôle des institutions. Notre rôle désormais est d'être un "honest broker", c'est-à-dire de négocier avec le Parlement européen en représentant la position du Conseil et non pas celle de la France.

Est-ce que la transcription de la taxe dite "Gafam" en Europe, adoptée par 136 pays sous l'égide de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), est une priorité pour la France ?
Effectivement, c'est une volonté de la France de faire progresser rapidement ce débat. Il y a, grâce à l'action de Bruno Le Maire, l’accord qui a été trouvé au niveau du cadre inclusif de l’OCDE et du G20 sur le pilier 1 [s’applique aux entreprises dont le chiffre d'affaires mondial dépasse 20 milliards d'euros et dont la rentabilité est supérieure à 10%. 25% de leurs bénéfices au-delà du seuil de 10% seront réattribués aux pays dans lesquels elles opèrent, ndlr] et le pilier 2 [introduit un impôt mondial minimum sur les sociétés de 15%. Il s'appliquera aux entreprises qui réalisent un chiffre d’affaires d’au moins 750 millions d'euros et devrait générer chaque année environ 150 milliards de dollars de recettes fiscales supplémentaires à l’échelle mondiale, ndlr].

Ce second pilier a fait l’objet d’une proposition de directive européenne le 22 décembre dernier dont nous voulons qu’elle se traduise rapidement, en vue d’une mise en œuvre à compter de 2023 comme décidé par les chefs d’Etat du G20. C’est un sujet important du débat dans l’équilibre entre l'innovation et la régulation, qui doit être la voie européenne.

Le législateur et les Etats ont en général un sujet de pertinence et de capacité à faire progresser les choses. Sur ce sujet, sous l'impulsion de la France et après le changement de position des Etats-Unis, nous avons réussi à trouver un accord au niveau international. Maintenant il faut qu’il s’applique et le plus vite possible.

La cybersécurité semble également être un thème majeur. La révision de la directive "Network and Information Security" (NIS) prévoit un élargissement du champ d'application pour intégrer davantage d'entités soumises à des obligations fortes. Est-ce qu'un accompagnement est prévu pour les aider à se mettre en conformité avec ces exigences ?
La directive NIS 2 est le troisième texte qui peut potentiellement aboutir sous présidence française. Cela ne sera pas facile parce que les équilibres trouvés au Conseil sont très sensibles. Mais dans ce contexte de fragilité de l'ensemble du tissu des PME et des institutions, ainsi que de l’augmentation des attaques, notamment le week-end, c'est un impératif de résilience des économies française et européenne.

La directive NIS 2 est très favorablement accueillie par les autorités françaises. C’est aussi notre volonté de faire en sorte que nous puissions progresser dans la discussion avec nos partenaires. Elle articule une double approche qui me semble intéressante : à la fois le fait d’élargir les entités couvertes par ces obligations et la latitude laissée aux pays de pouvoir aller au-delà du texte en matière de définition des "opérateurs de services essentiels" (OSE). Sur ce second aspect, c'est une très bonne chose, me semble-t-il, qu'il y ait une articulation entre le niveau moyen minimum de protection globale et le fait que nous puissions décider d'aller un peu plus loin sur un sujet touchant à la souveraineté nationale.

La question de l'accompagnement fait partie des débats mais ce sera forcément un accompagnement national, le cas échéant. Au niveau du gouvernement français, à ce stade, nous voulons faire en sorte que le niveau de préparation augmente. Mais surtout que les institutions, PME et TPE comprennent que c’est d’abord dans leur intérêt, comme le sujet de la numérisation. Cela doit faire partie d’une réflexion dès lors qu’il y a un passage des systèmes clés au numérique.

Le volet régulation ne vient pas sans le volet sanction. Ne pensez-vous pas que la présidence de la France au Conseil pourrait être le moment de sanctionner les pays qui aident directement ou indirectement des groupes de cybercriminels ?
La question de la coopération judiciaire entre les pays est essentielle à la lutte contre la cybercriminalité. Il y a 15 jours encore, un nouveau groupe de cybercriminels était arrêté. Nous voyons donc que ces crimes ne restent pas impunis. La coopération judiciaire – qui implique d’ailleurs la France, les Etats-Unis et souvent l’Ukraine ou les pays de l’Est parce que ces criminels sont souvent dans les pays de l’Est – progresse.

La question des ingérences étrangères et de cette nouvelle conflictualité qui a lieu sur le Web relève d'une problématique différente. C’est un sujet d’équilibre géopolitique et de diplomatie. Par conséquent, cela fait partie des discussions qui sont menées par les représentants pour la diplomatie de l’UE. Ces deux types de cybercriminalité, l'une mafieuse, l'autre liée à des Etats, sont des sujets différents qui ne se règlent pas avec les mêmes armes.

L'Agence européenne chargée de la sécurité des réseaux et de l'information (ENISA) doit mettre au point un schéma de certification sur le cloud. A terme il devra remplacer le label français SecNumCloud. Quelle est la position de la France sur la possibilité pour les clouds étrangers de remplir les critères du futur schéma européen ?
Je pense que la question qu'il faut se poser collectivement est : quelles conclusions tirons-nous de l'arrêt Schrems II ? Il faut que nous ayons une lecture commune des conséquences juridiques de cet arrêt.

Il me semble que la lecture faite par la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) et par le Comité européen de la protection des données (EDPB) est assez claire. A terme, un fournisseur de cloud dont le siège de la maison-mère est situé dans un pays qui n’a pas une législation respectueuse des droits fondamentaux définis par l’UE en matière de données ne pourra pas fournir de services cloud à des citoyens ou des entreprises européennes.

C'est ce qui est au cœur du choix qui a été fait et des décisions qui ont été prises par la France en conséquence de cet arrêt. C'est tout l'intérêt des offres françaises comme celles d'OVHcloud, Oodrive et Outscale, mais aussi potentiellement de projets hybrides comme Microsoft/Orange/Capgemini et Thales/Google : que les données hébergées soient hors de portée du Cloud Act et du Foreign Intelligence Services Act. Nous avons à ce stade une approche commune avec l’Italie, l’Allemagne et l’Espagne. Et si cette lecture de l'arrêt est confirmée, il me semblerait compliqué d’avoir d’autres solutions en matière de label cloud. En effet, nous ne pourrions pas avoir un label qui serait en contradiction avec ce qu'a décidé la CJUE.

Autrement dit, vous êtes plutôt favorables à ce que les entreprises françaises fassent des coentreprises avec des fournisseurs américains plutôt que de financer des champions français voire européens ?
Nous avons une double obligation : faire en sorte que des champions français émergent grâce à l’enveloppe de 1,8 milliard d'euros mis sur la table début novembre 2021 et protéger les données des Français, y compris pour les données hébergées auprès de fournisseurs américains.

Mais la création de coentreprises proposant des services américains hébergés en France ne semble pas si simple à mettre en œuvre juridiquement et techniquement…
C'est compliqué. La mise en place de celles-ci requiert des investissements importants. Mais notre volonté est de protéger les données des Français.

A ce moment-là, pourquoi ne pas faire directement appel aux services d'OVHcloud au lieu de rajouter un fournisseur américain ?
C'est aujourd'hui une solution. Il faut poser cette question aux entreprises qui passent par des fournisseurs américains.

Souvent la réponse est que les offres proposées par ces entreprises sont beaucoup moins chères et qu'elles utilisent ces services depuis très longtemps…
D'une certaine manière, si nous voulons à la fois avoir une politique industrielle et en même temps nous conformer aux règles européennes, les décisions que nous prenons sont les seules que nous pouvons prendre. Il revient aux grands groupes français de faire leur choix entre OVHcloud, Outscale ou de passer par une coentreprise de Microsoft, Capgemini et Orange. C’est leur décision. Dans la législation, il n’y a pas de préférence européenne.

De notre côté, nous ne pouvons que dire si telle ou telle offre est compatible avec le label SecNumCloud qui garantit un haut niveau de confiance dans les services cloud. Ce que nous pouvons dire c’est qu'il semble que le projet "Bleu" de Microsoft/Orange/Capgemini ou le projet de Google/Thales seront compatibles avec ce label. Nous ne pouvons que constater, via l'Anssi, de la conformité des offres si elles vont jusqu'au bout et sont correctement désignées techniquement et juridiquement. Cela devra être confirmé lorsqu'elles seront disponibles.

Ensuite le choix du fournisseur leur revient, ce sont des entreprises privées. Mais si nous finançons les acteurs français c’est parce que nous voulons faire émerger des offres industrielles françaises. Nous croyons à l’avenir de cette filière. Il faut juste accepter le fait qu’une politique industrielle prend du temps.

La conclusion d'un nouveau Privacy Shield est-elle envisageable d'après vous ? Dans ce cas, toutes les règles mises en place n'auront plus vraiment lieu d'être.
Nous nous plaçons dans le cadre judiciaire actuel. Par ailleurs, pour qu’un Privacy Shield soit validé par la CJUE à long terme, il va falloir qu’il soit extrêmement solide. En effet, imaginons qu’un accord soit trouvé sur un nouveau "Safe Harbor", il va être visé par la CJUE. Il va falloir prendre beaucoup d'élan pour trouver un accord qui soit visé par la CJUE.

Donc je pense que c'est un sujet à voir sur le long terme. Et il me semble difficile au bout du bout que les accords qui ont été trouvés ne deviennent pas la norme… en tout cas, pour les entreprises dont la législation n’est pas au même niveau que le RGPD. Pour les clouds français c’est autre chose.

La bonne application du RGPD repose essentiellement sur les autorités nationales de protection des données. Or, sur ce sujet, l'actualité n'est pas très bonne. Le 9 décembre, Alexandra Jaspar a démissionné de son mandat au sein de la Cnil belge en dénonçant un manque d'indépendance. Une révision est-elle nécessaire ?
S'agissant de la Cnil française, la décision a été de continuer à renforcer ses effectifs dans le projet de loi de finances 2022. Notre volonté est de continuer à armer la Cnil. Je veux également mentionner le Pôle d'Expertise de la Régulation Numérique (PEReN) qui mutualise les compétences d'une trentaine de data scientists et spécialistes de l'IA pour les mettre à la disposition de l’ensemble des régulateurs et des administrations. Cette initiative, unique au monde, est extrêmement importante pour garantir l'efficacité des régulateurs.

De plus, le bon fonctionnement du marché européen présuppose que chaque pays fasse les efforts pour les autres. C’est le principe du pays d’origine, qui est absolument essentiel. Cette bonne coordination doit être assurée notamment par des discussions au sein de l’EDBP. C'est à lui de s’assurer de l'adéquation entre les missions et les capacités des différentes Cnil. Maintenant, je n'ai pas à me mêler du fonctionnement de telle ou telle autorité nationale. J’aurais du mal à accepter qu’un dirigeant étranger vienne se mêler des affaires de la Cnil. Mais l’EDBP doit jouer son rôle.

Par ailleurs, vous aurez noté que la proposition du Conseil s’agissant de l’application du DSA est de renvoyer à la Commission européenne elle-même la gestion des très grandes plateformes.

Un autre sujet d'actualité concerne les semi-conducteurs. L'Union européenne semble décidée à faire appel à un fondeur étranger pour relancer la production. Pourquoi ne pas financer des entreprises françaises ou européennes ?
Il faut prendre la mesure du retard européen dans les semi-conducteurs. Pour cela, il faut prendre la mesure des investissements qui ont été faits par les autres pays et qui n’ont pas été faits par l’UE ces dernières années. Mais il faut aussi tempérer ce retard. Si on remonte un peu la chaîne de valeur, les grands producteurs internationaux comme TSMC, Intel et Samsung ne savent pas faire de semi-conducteurs sans les machines de production d’ASML, une entreprise néerlandaise. Donc il y a une maîtrise européenne.

Et nos champions français comme STMicroelectronics et Soitec sont très bien positionnés. Mais, sur une partie de la chaîne de valeur, qui est la production des puces, et notamment la production des puces en dessous de 10 nm, l’Europe accuse un retard énorme. Nous devons donc construire une stratégie d’ensemble en pariant sur l’innovation, sur nos acteurs nationaux et européens, mais aussi, quand cela est nécessaire, en nous appuyant sur des acteurs internationaux qui ont des capacités que nous n’avons pas forcément à date, pour accélérer. C’est une stratégie intégrée que nous défendons.

Il y a un intérêt convergent avec un certain nombre de producteurs internationaux. Nous avons besoin de rattraper notre retard et nous avons besoin d’une autonomie stratégique. Eux, ils ont besoin de se désensibiliser partiellement à l’opposition entre les Etats-Unis et la Chine. Il y a donc une opportunité d’avoir une situation gagnant-gagnant qui doit nous permettre d’atteindre une autonomie stratégique et de faire monter en compétence notre chaîne de producteurs. L’implantation d’une usine Intel, TSMC ou Samsung ne se fera de toute façon qu’en coordination avec STMicroelectronics, Infineon, etc.

Aujourd'hui il y a une opportunité historique réunissant à la fois la volonté de la Commission d’avancer, la nécessité pour les très grands producteurs internationaux de s’implanter en Europe et le fait que, dans le cadre des plans de relance, l'UE a de l’argent pour subventionner cet investissement. Considérer que l’Europe serait capable dans les cinq ans à venir de produire des puces de 2 nm serait se mentir. Ce n’est pas moi qui le dis. C'est l’ensemble des industriels. On doit donc s’appuyer sur le savoir-faire étranger pour rattraper notre retard.

Le risque n'est-il pas de rester toujours à la traîne ?
Je ne le crois pas. La capacité à rattraper ce retard de nous-même, dans une échelle de temps acceptable, c'est-à-dire inférieure à 10 ou 20 ans, n'existe pas. Mais avec une stratégie complète, impliquant le soutien à nos acteurs de la recherche et nos producteurs, et des accords avec des acteurs internationaux, l’Europe peut revenir dans la course.

Les semi-conducteurs sont devenus essentiels dans le secteur de l'industrie automobile, qui se transforme considérablement. Quelle est votre vision pour l’Europe et la France dans les véhicules autonomes ? Comment pousser des standards et régulations à l‘échelle européenne et mondiale ?
Avant de parler de standards et de régulation, le sujet me semble d’abord concerner l’investissement et l’innovation. Évidemment que la question des standards est un levier au service de la politique d’innovation, mais ce n’est qu’un 'add-on' d’une politique de l’innovation. Le premier élément, qui est entre les mains de Renault et Peugeot s’agissant des français, c'est la question de savoir s'ils sont capables de maîtriser cette technologie en passant éventuellement des accords avec d'autres entreprises ? Tout le sujet va être dans la maîtrise de la technologie de la voiture autonome.

Si à long terme une partie de la valeur est liée au software, quelle est la feuille de route des grands industriels sur cette maîtrise du logiciel ? Je considère que leurs mouvements récents sur le sujet sont assez intéressants. L’embauche de Luc Julia par Renault et la feuille de route technologique de Peugeot montrent qu’ils ont fait de cette question, avec celle de l’électrification, un sujet essentiel.
Mais ce sont les années qui viennent qui nous diront ce qu’il en est. Dans un contexte où le calendrier s’est un peu détendu, c’est-à-dire que les prévisions concernant la commercialisation des voitures autonomes de niveau 4 et 5 ont été repoussées dans le temps, c'est d'abord un sujet d‘innovation avant d’être un sujet de régulation internationale.

Certains industriels se disent inquiets de la future réglementation sur l'intelligence artificielle, en particulier ceux opérant dans le secteur de la reconnaissance faciale. Ne craignez-vous pas que ce texte bloque l'innovation ?
Le texte sur la table est équilibré. Il va faire l’objet de discussions qui vont être sensibles. D’ailleurs, le Parlement a lui-même dit qu’il voulait prendre son temps pour en discuter.

Ce qui est certain, c’est que nous avons toujours dit que nous étions attentifs à l’équilibre entre l’innovation et la régulation. Donc sur ce texte, comme tous les autres, une partie du sujet est dans l’implémentation plus que dans la définition. Il faudra que nous gardions en tête les sujets tels que la nécessité de laisser la place à l’innovation, notamment pour les PME et les start-up, et la nécessité d’une application uniforme sur le territoire européen. Evidemment qu'il ne faut pas de désavantage compétitif à développer des solutions d'intelligence artificielle dans l'UE.

Il faut effectivement laisser des possibilités pour innover, notamment pour les petites entreprises car ce n’est pas normal qu’il y ait une même régulation pour Google et pour une start-up allemande ou française.

Réagir

* Les commentaires postés sur L’Usine Digitale font l’objet d’une modération par l’équipe éditoriale.