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Entre banques et fintech c'est "Je t'aime, moi non plus !"

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Enquête Les fintech viennent grignoter des portions du (très gros) gâteau bancaire. Mais elles ont besoin des banques, de leur base client et de leur capacité à encaisser les crises économiques pour se développer.   De leur côté, les  dinosaures de la finance observent de près le fonctionnement de ces structures légères. Pour s'en inspirer, elles apprennent à tisser avec elles des relations fonctionnelles.   Dans le monde de la finance, la symbiose semble l'emporter sur l'affrontement.

Entre banques et fintech c'est Je t'aime, moi non plus !
Entre banques et fintech c'est "Je t'aime, moi non plus !" © D.R.

Square, Leetchi, Prêt d'Union… Extraterrestres il y a encore 5 ans, ces entreprises sont désormais plus que prises au sérieux et font partie intégrante du paysage bancaire. En 2014 la plate-forme de recensement des entreprises high-tech Venture Scanner comptait 1042 fintech dans le monde. C'est quatre fois plus qu'en 2013. Quelles raisons derrière ce boom ?

 

"Depuis que les accords européens de Bale III sont entrés en vigueur (en décembre 2010, ndlr), la voie est libre pour ces jeunes pousses qui ne sont pas soumises aux lourdes règlementations qui entravent les banques", explique Séverin Cabannes, directeur général adjoint de la Société Générale. Pour éviter qu'une crise économique comme celle de 2007 ne se reproduise, les autorités financières européennes et américaines ont en effet durci le ratio de solvabilité bancaire : les banques doivent détenir plus d'un tiers de fonds propres supplémentaires par rapport à 2007 pour prêter à leurs clients. Ces start-up qui combinent finance et technologies pullulent sur ce terreau.

 

Les acteurs traditionnels de la finance doivent donc composer avec ces nouvelles structures, comprendre si elles sont ou non une menace pour leur business. Une partie d'entre elles vendent aux banques des outils numériques qui les rendent plus agiles (un tiers environ selon Chris Skinner, spécialiste des fintech et auteur de l'ouvrage "Banque digitale : stratégies pour lancer ou devenir une banque digitale"). Ce qui sauve les acteurs en place c'est que ces start-up ont besoin de tisser avec eux des relations de confiance pour leur vendre leurs produits.

 

La tentation de l'ubérisation frontale

Les deux autres tiers, essentiellement des spécialistes du paiement et du crowdlending (prêt contre intérêts), viennent concurrencer certains segments de l'activité bancaire. "Cette concurrence nouvelle présente un vrai risque pour les banques : celui d'une fragmentation du marché, car ces entreprises ne s'attaquent pas à l'ensemble de la chaîne de valeur, mais viennent en grignoter de petites portions", souligne Ada di Marzo, responsable du pôle services financiers de Bain & Company en France.

 

Les clients ne sont plus prisonniers d'une banque qui gère leurs économies de A à Z. Ils peuvent aller placer leurs bas de laine chez un acteur extérieur, comme un site de crowdfunding, faire leurs comptes via une application mobile qui leur permet de trier facilement leurs dépenses…

 

Ces jeunes pousses pourraient affronter sauvagement les acteurs séculaires, pour capter un maximum de clients. Mais le pragmatisme est roi : plutôt que de se lancer dans une guerre ouverte, destructrice pour l'écosystème dont ils font tous deux partie, institutions financières d'un côté et fintech de l'autre ont opéré un rapprochement stratégique, tissant des relations informelles, des partenariats ou des liens fournisseur/client.

 

Une pragmatique convergence

Observons tout d'abord le tableau côté banques : initialement méfiantes, les entreprises intallées de la finance "ont été contraintes de prendre en compte les nouvelles règles de ce jeu qu'ils n'ont pas vu se transformer, de changer d'état d'esprit pour comprendre que leurs clients ne leur appartiennent plus totalement", souligne Nadeem Shaikh, fondateur et PDG de la société de capital-risque et de conseil Anthemis, spécialisée dans la digitalisation des services financiers. Pour mieux les comprendre, elles ont commencé à rencontrer ces entrepreneurs, à discuter avec eux de leur vision du business...

 

Trois fois par semaine, le patron du Crédit Mutuel Arkéa Ronan Le Moal rend visite à des créateurs d'entreprises. Certaines banques, comme la Barclays, Citygroup ou encore la BNP ont créé des incubateurs, pour observer à loisir ces structures en création.

 

Une base solide nécessaire

De leur côté, les fintech se présentaient au départ comme les "start-up qui vont faire sauter la banque", pour créer le buzz. Mais elles se sont rapidement aperçu que le soutien d'un gros actionnaire financier est vital. Sa base client et sa connaissance pointue des règlementations du secteur sont des outils précieux pour ces entreprises qui n'ont pas les moyens de payer des juristes pour qu'ils épluchent les dernières lois européennes et l'énorme masse de règles encadrant leur activité.

 

Les dinosaures de la finance peuvent également offrir à ces start-up la solidité de leur structure face aux bourrasques économique. Ils sont des alliés essentiels pour les entreprises de crowdlending par exemple, qui ne peuvent fonctionner que si les sociétés qu'elles financent sont en bonne santé. Si crise il y a, une partie des emprunteurs aura du mal à rembourser la foule des prêteurs. Les sociétés de financement participatif ne pourront pas compenser seules ces pertes (ce n'est d'ailleurs que très rarement prévu dans le contrat). Les contributeurs qui n'ont pas récupéré leur mise risquent fort de leur tourner le dos... Sauf si leur actionnaire majoritaire est à même d'absorber le choc.

 

Le cas bitcoin

Même mouvement autour du bitcoin. Les start-up qui développent des services sur la base de de cette crypto monnaie créée en 2008 se sont initialement positionnées comme des concurrentes directes de "l'establishment bancaire". Mais leur marché est restreint : les utilisateurs du bitcoin sont rares, un million tout au plus début 2015 selon la start-up tricolore Utocat.

 

Certains entrepreneurs se sont aperçus que les banques étaient intéressées par le blockchain, la technologie sur laquelle repose le bitcoin. Ce registre virtuel recense toutes les transactions effectuées depuis la création de la monnaie virtuelle. A chaque fois qu'un nouvel échange a lieu, il s'inscrit sur le registre, laissant une trace numérique quasiment infalsifiable puisque le document est présent sur les ordinateurs de tous les membres de la communauté. 

 

Le blockchain pourrait être utilisé par les banques pour faciliter les transferts d'argent à l'international par exemple. Selon un rapport daté de juin 2015 et co-signé par la banque espagnole Santander, son utilisation permettrait de réduire les coûts d'infrastructures bancaires de 20 milliards de dollars par an au total, pour peu que le secteur accepte une remise à plat de ses technologies actuelles. 

 

Une partie des ingénieurs des fintech spécialistes de la blockchain ont donc retourné leur veste : ils ont proposé leurs services aux banques pour adapter ce système aux contraintes du monde financier traditionnel. Ces clients aux moyens quasi illimités sont bien plus intéressants pour les jeunes pousses que les quelques utilisateurs du bitcoin. Dans son programme d'accélération dédié aux fintech, la Baclays travaille par exemple sur le blockchain avec la start-up Safello.

 

La structuration du secteur commence doucement

Fintech et acteurs séculaires de la finance sont donc étroitement interdépendants. Pour tirer un maximum d'avantages de leurs relations mutuelles, certaines banques ne se sont pas contentées de tisser des partenariats avec les start-up, elles en sont directement devenues actionnaires.

 

En France, le Crédit Mutuel Arkéa a par exemple annoncé fin septembre le rachat de 86% du capital du spécialiste du paiement en ligne Leetchi, pour plus de 50 millions d'euros. "C'est à ma connaissance la plus grosse opération du secteur en France", affirme Ronan Le Moal, directeur général de la bancassurance. La filiale de BPCE S-money a pour sa part mis la main, en octobre 2015, sur la cagnotte lepotcommun.fr.

 

Aux Etats-Unis, la vénérable Citibank a acquis, dès 2007, le professionnel du transfert d'argent en ligne PayQuik.com. De son côté, American Express a investi, en 2010, dans le spécialiste Révolution Money et son service de transactions financières en ligne. La banque britannique Barclays a quant à elle acheté en 2012 Analog Analytics, spécialisé dans les coupons de réductions en ligne et mobiles.

 

Ici encore plus qu'ailleurs, l'alchimie entre un acteur séculaire et une petite entité est difficile à réussir. Pourtant, elle est vitale. "Les banques doivent prendre le temps d'observer les start-up et leur fonctionnement, pour tisser avec elles des relations fonctionnelles et ne pas les écraser. Il n'y a pas de formule magique, il faut opérer par essais/erreurs", indique Nadeem Shaikh, PDG d'Anthemis.

 

Des conseils que le Crédit Mutuel Arkéa a appliqué à la lettre. Client de Leetchi depuis plusieurs années au moment du rachat, il avait eu l'occasion de travailler plusieurs fois avec ses équipes. Pour ne pas piétiner la jeune pousse, il a laissé en place ses les dirigeants, qui continueront à travailler dans leurs propres locaux. 

 

Pour les acteurs qui n'ont pas encore saisi le fonctionnement de ces start-up, "l'intégration directe d'une fintech à leur structure est prématurée", affirme Nadeem Shaikh. Mais le compteur tourne. Et pour ne pas se laisser dépasser par ces start-up soutenues par des banques concurrentes plus alertes, il va falloir qu'elles s'intéressent de très près à la question, et vite...

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